Vers un dégel des relations UE-Cuba ?

Amériques :: Mercredi, 10 septembre 2008 . 19:15 t.u. :: Xavier Declercq   Envoyer   Imprimer
Vers un dégel des relations UE-Cuba ?

Après cinq années de gel, les relations diplomatiques entre Cuba et l’Union européenne semblent aujourd’hui se réchauffer. L’UE reverrait-elle la stratégie exposée dans sa Position Commune de 1996 ? Quels facteurs sont à l’origine de cette (éventuelle) évolution ? L’Europe va-t-elle mettre fin à sa politique du deux poids, deux mesures avec Cuba ? Les ONG vont-elles à nouveau bénéficier de fonds pour leurs actions sur l’île ?

2003, relations au plus bas

Mars 2003. Les autorités cubaines condamnent 75 individus à des peines d’emprisonnement pour tentative de déstabilisation du pays (avec l’aide du représentant officiel des États-Unis à Cuba). Présentés comme des journalistes indépendants par certains, comme des militants syndicaux ou des « dissidents » en quête de prestige par d’autres, « les 75 » avaient au moins tous un point commun, mis en évidence lors des procès : l’entretien de relations étroites avec le représentant états-unien à La Havane.

Un élément, rarement mis en lumière dans les médias, a eu une influence majeure sur ces condamnations. Depuis plusieurs mois, les États-Unis faisaient pression sur Cuba en ne mettant plus en oeuvre les accords migratoires conclus avec La Havane, accords qui permettaient à près de 20.000 Cubains de migrer chaque année aux États-Unis le plus légalement du monde. En outre, 2003 fut aussi l’année où de proches collaborateurs du président George W. Bush affirmèrent que Cuba produisait des armes biologiques, et que l’île risquait donc - à terme - de subir le même sort que l’Irak… Cette atmosphère encouragea donc les autorités cubaines à poser un geste fort en rappelant qu’aucune collaboration au plan de déstabilisation des États-Unis ne serait tolérée.

La condamnation des 75 fit l’objet d’une réaction officielle de l’UE lors du Conseil européen de juin 2003. Des sanctions furent imposées. Plus aucun officiel de haut rang ne pourra désormais se rendre à Cuba, les contacts culturels seront gelés et il sera mis fin aux projets de développement. Mesure la plus retentissante : l’encouragement des États membres à inviter des « dissidents » cubains lors des réceptions annuelles organisées lors des fêtes nationales.

Pour les autorités cubaines, cette dernière mesure fut considérée comme particulièrement irrévérencieuse et constituant une provocation sans précédent dans la culture diplomatique. En conséquence, les relations se tendirent de plus belle. Les autorités cubaines décidèrent de ne plus entretenir de relations approfondies avec les pays de l’UE ayant invité des dissidents. Les projets de développement furent arrêtés et le dialogue politique, au point mort depuis des années, fut encore davantage bloqué. La controverse fut portée sur la place publique où les noms d’oiseaux fusèrent de part et d’autre. Notons que la Belgique, pour sa part, a toujours refusé d’inviter les dissidents, ce qui a permis à notre pays de consolider les relations respectueuses et transparentes entretenues de longue date.

La politique officielle de l’UE

La politique cubaine de l’UE a été officiellement formulée dans la Position Commune de 1996, un document dont la rédaction fut fortement influencée par le Premier ministre espagnol de l’époque, José Maria Aznar. Celui-ci, suite à sa victoire écrasante aux élections de 1996, avait clairement annoncé la couleur : il ferait tout pour mettre la politique de l’UE en conformité avec celle des États-Unis.

L’approche s’inscrivit dès lors dans la droite ligne des objectifs états-uniens. L’UE allait désormais mettre l’accent sur le respect accru des droits humains et de la démocratie à Cuba. Mais, contrairement à Washington, l’Europe souhaitait atteindre cet objectif par la politique de la carotte et du bâton, et non par la confrontation et la violence. [1]

En pratique, l’UE instaura donc une politique « conditionnelle » à l’égard de Cuba, exigeant de l’île des réformes avant d’éventuellement accroître la coopération politique et économique. Un chantage auquel les autorités cubaines refusèrent de se soumettre, invoquant le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures et le rejet de la politique du deux poids, deux mesures de l’UE à son égard. [2]

A partir de 1996, l’UE ne prit donc plus aucune initiative visant à se démarquer de la position des États-Unis sur différents dossiers chauds. [3] Cette attitude contribua à nourrir la vision cubaine d’une Europe excellant dans la rhétorique mais s’avérant bien moins douée pour passer aux actes en adoptant une politique étrangère indépendante de celle de Washington.

Officieusement, et quelle que soit l’interprétation que l’on puisse en faire, les États membres de l’UE finirent toutefois par être unanimes : la Position Commune de 1996 est un échec. Une autre attitude doit être adoptée si l’Europe souhaite exercer la moindre une influence à Cuba.

Vers un dégel des relations ?

C’est cette constatation qui incite aujourd’hui les États membres à tolérer les efforts entrepris par le gouvernement espagnol de José Luis Rordiguez Zapatero ainsi que par par Louis Michel, Commissaire au Développement et à l’Aide humanitaire. Les élections prochaines aux États-Unis et la fin de l’invraisemblable mandat de George W. Bush jouent indubitablement un rôle dans ce processus. La pression exercée régulièrement par la Secrétaire d’État Condoleezza Rice sur ses partenaires européens n’a d’ailleurs que peu d’effet dans la majorité des États membres.

En janvier 2005, les sanctions européennes instaurées suite à la condamnation des 75 ont été temporairement suspendues. « Temporairement » car, tous les six mois, le Conseil européen décide du renouvellement éventuel de cette suspension. Il s’agit là d’une véritable épée de Damoclès qui empêche l’établissement d’un dialogue sincère avec Cuba. La volonté européenne de négocier « sur un pied d’égalité » tout en maintenant ses menaces de sanctions témoigne du manque de conviction de l’UE dans ce dossier. Cette situation rendant également impossible toute coopération au développement avec l’île, les organisations européennes de coopération au développement demandent donc la levée immédiate des sanctions.

Dans le cadre d’une réunion de l’Assemblée générale des Nations Unies tenue en 2007, une rencontre fut organisée entre Louis Michel et le Ministre cubain des Affaires étrangères, Felipe Perez Roque. Au cours de cette rencontre, les deux hommes décidèrent de faire de nouvelles tentatives pour convaincre les États membres de l’UE de lever (et non simplement suspendre) les sanctions. En septembre 2007, Oxfam-Solidarité a organisé, en collaboration avec d’autres ONG actives à Cuba, une audition au Parlement européen. La conclusion de cette audition fut très claire : en maintenant sa politique de sanctions, l’UE s’empêche elle-même de contribuer à la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement à Cuba et dans toute l’Amérique latine.

En février et mars 2008, le groupe socialiste et la gauche unie européenne du Parlement européen - tous deux partisans d’une levée des sanctions - ont envoyé une mission à La Havane. Suite aux élections cubaines de mars, Louis Michel s’est également rendu sur place, devenant par là le premier haut responsable européen à se rendre sur l’île. Il y déclara que le temps était venu pour l’UE de lever les sanctions, une attitude qui valut aux dirigeants européens d’être immédiatement mis sous pression par les États-Unis afin de ne rien engager en ce sens.

Une politique indépendante de Washington est-elle possible ?

Lors du sommet UE-Amérique latine organisé les 16 et 17 mai prochains à Lima (Pérou), une seconde étape devrait être franchie. Selon toute vraisemblance, l’UE devrait y proposer la normalisation de ses relations avec Cuba en supprimant le régime des sanctions. La décision formelle devra alors être confirmée au Conseil européen des ministres des Affaires étrangères qui se réunira un mois plus tard (19 et 20 juin).

Notons que, dans sa communication au grand public, l’UE justifie cette nouvelle attitude par l’annonce cubaine faite l’an passé de signer à terme le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ainsi que le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (tous deux apparus en 1966).

Les initiatives européennes visant à normaliser les relations avec Cuba constituent une avancée positive. Toutefois, ce n’est pas la première fois que de telles tentatives voient le jour. Lorsqu’en 2000, Cuba accepta le contenu des négociations devant finalement mener à la Convention de Cotonou [4], l’un des objectifs était d’utiliser sa participation aux groupe des pays ACP comme moyen d’intégrer la scène politique internationale. Mais, soumis à une pression intense des États-Unis, plusieurs pays européens firent savoir qu’ils s’opposeraient à l’intégration de Cuba.

Le dégel est dans l’intérêt de tous

Le contexte est aujourd’hui bien meilleur. L’opposition à la normalisation des relations avec La Havane est principalement le fait de la République tchèque et du Royaume-Uni. Le rôle de l’Italie risque lui aussi d’être important en fonction des évolutions politiques internes. Ce n’est finalement qu’au Conseil européen de juin que nous saurons si les États membres se plieront ou non aux pressions états-uniennes.

Si la suppression des sanctions s’avérerait utile pour améliorer les relations entre l’UE et Cuba, elle permettrait aussi la reprise de la coopération au développement et le renforcement des liens entre organisations sociales européennes et cubaines. Une évolution elle aussi favorable au peuple cubain dans son ensemble.

De plus, la suppression des sanctions redorerait le blason de l’UE dans toute l’Amérique latine. A chaque rencontre entre chefs d’État européens et latino-américains, ces derniers plaident pour la levée des sanctions contre Cuba.

Accéder à cette demande serait un premier pas en faveur d’une reconnaissance et d’une crédibilité accrue de l’UE. L’intérêt économique et commercial de l’Europe pour l’Amérique latine saute aux yeux. Une autre approche du dossier cubain serait ici bénéfique pour l’UE. Mais cela n’est pas suffisant : pour revaloriser son image, l’UE doit aussi se décider à sortir du carcan libre-échangiste qu’elle pousse sans relâche en Amérique latine. L’Europe doit comprendre qu’à long terme, elle a davantage à gagner à soutenir les efforts d’intégration économique des pays latino-américains…

Plus d’infos :

Xavier Declercq, Directeur de la Mobilisation, Oxfam-Solidarité

Poster un commentaire

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.