Afghanistan: les raisons de la guerre

Eurasie :: Mercredi, 15 avril 2009 :: Michel Beuret :: Envoyer   Imprimer
Afghanistan: les raisons de la guerre

Huit ans après la chute des talibans, rien ou si peu n’a été reconstruit, constate le photographe Zalmaï de retour de son pays d’origine.

Obama corrigera-t-il les erreurs passées?

«Aujourd’hui, tout le monde admet qu’on ne peut pas gagner la guerre militairement en Afghanistan. Qu’il faut avant tout gagner les cœurs et les esprits. Mais n’est-il pas trop tard si le corps est en train de mourir?» s’interroge Zalmaï Ahad. Les images du photographe qui rentre de dix mois passés dans son pays d’origine, témoignent que sur place rien n’a changé. Pire, «les habitants en sont revenus au stade de la survie». Facteur aggravant, 4 millions de réfugiés afghans ont été renvoyés d’Iran et du Pakistan vers leur pays totalement impréparé à les recevoir. «Il y avait 800000 habitants en 2001 à Kaboul, une ville détruite qui n’arrivait déjà pas à abriter tout le monde. Aujourd’hui, alors que rien n’a été reconstruit, on estime sa population à 3 millions.»

Car la capitale, «comme à la fin de l’occupation soviétique» est la seule zone du pays à peu près sécurisée dans un pays où 50% du territoire désormais échappent au contrôle des forces internationales (ISAF). Un pays où les talibans et autres insurgés gagnent chaque jour du terrain. Où le petit paysan ne s’est pas vu proposer d’alternative à la plantation de pavot pour nourrir les siens. Où les villageois des provinces du sud sont pris en étau entre l’ISAF et les talibans. «De jour, les soldats patrouillent dans les villages. Mais le soir ils rentrent en caserne et les talibans descendent des montagnes pour régler les comptes», explique le photographe.

Où sont passés les milliards de dollars de l’aide envoyée à l’Afghanistan depuis la «libération» à la fin de 2001 et la chute des talibans? Cette question, toute personne de bon sens qui a parcouru le pays dévasté, se l’est posée. Mais visiblement pas l’administration Bush. Et, à force, les soldats étrangers sont apparus comme des troupes d’occupation. «Les Afghans disent: avant, nous étions pauvres; aujourd’hui, nous le sommes encore, mais en plus, on nous bombarde», résume Zalmaï.

L’Amérique n’a pas profité de l’immense espoir de 2001. «Les gens sont restés optimistes jusqu’en 2004 environ, rappelle le photographe, puis ils ont commencé à s’impatienter car aucune promesse n’était tenue. En constatant combien l’entourage du gouvernement Karzai est non seulement corrompu mais incapable d’imposer la sécurité dans le pays, ils se sont découragés et se sont fâchés.» Les talibans, eux, on l’oublie souvent, avaient ramené la paix en 1997, après vingt ans de guerre et la population met encore cela à leur actif.

En Afghanistan, l’Amérique a accumulé les erreurs. Erreurs d’appréciation d’abord. «Comment a-t-on pu croire sérieusement qu’il suffirait de cinq milliards de dollars pour reconstruire un pays de trente millions d’habitants dévasté par trois décennies de guerre?» Erreur historique ensuite, en croyant à «l’usage de la force pour maintenir l’ordre» au pays des cavaliers, qui n’a jamais été «dompté» ni par les Anglais, ni par les Soviétiques. Erreur stratégique, enfin, en déclenchant en 2003 une autre guerre en Irak qui a absorbé tout l’argent et l’attention au détriment de la reconstruction de l’Afghanistan.

Autiste et arrogante, l’administration Bush n’a rien compris de l’histoire et de la culture afghanes. «Les reporters américains ont le plus souvent renvoyé l’image de la lutte contre les talibans parce que ça vend, souligne Zalmaï. Mais rien sur l’essentiel, rien sur la vie des gens.» Plus de clairvoyance aurait aussi permis d’éviter la confusion totale sur la nature de l’ennemi, invariablement qualifié de «taliban», alors que les agressions sont aussi le fait de délinquants évadés ou libérés de prison après la victoire de l’Alliance du Nord.

L’Amérique n’a pas vu ou voulu voir non plus que la majorité de l’aide n’est pas allée aux populations. Au lieu d’aider les familles, construire l’infrastructure, fournir une aide médicale et psychiatrique aux victimes de la guerre ainsi qu’aux millions de réfugiés revenus en nombre des camps et pour beaucoup toxicomanes, les milliards ont fini dans les poches de la haute administration, des fonctionnaires internationaux et des entreprises étrangères en charge de l’aide. «Des salaires monstrueux», s’indigne Zalmaï, mais rien ou si peu pour les populations. «Un policier afghan touche 70 dollars par mois. Mais pour vivre, il faut au moins le double.» Ce prix, les trafiquants de drogue et les «seigneurs de la guerre» sont prêts à le payer, eux, et c’est ainsi que les cas de désertion se multiplient. «Le problème en Afghanistan n’est pas idéologique, comme on le croit, mais économique», postule Zalmaï. Ceux qui collaborent avec les talibans le font moins par conviction que par pragmatisme.

Avec l’administration Obama, un nouvel espoir est né. Mais le temps est compté à présent et le président américain, qui a placé l’Afghanistan en priorité de sa tournée en Europe (lire en pages 50 à 54), en est conscient. 2009 est une année cruciale pour l’Afghanistan où les élections générales auront lieu en août.

Si les promesses actuelles sont tenues, le pays pourra compter sur un renfort de 17000 hommes et 4000 instructeurs supplémentaires. Les pays de l’Otan et de l’Union européenne ont promis eux aussi de participer à l’effort militaire et financier pour maintenir le pays à flot et contenir «le cancer d’al-Qaida», selon la formule d’Obama. «D’habitude, je suis contre le principe d’envoyer plus de soldats, mais je suis obligé d’admettre que c’est devenu nécessaire pour assurer un minimum de sécurité», concède Zalmaï.

La vision stratégique à Washington évolue également sur l’Iran et le Pakistan. La nouvelle administration semble avoir compris que le pire ennemi n’est peut-être pas celui qu’on croit. Que pour résorber le bourbier afghan, Téhéran peut devenir un atout régional, alors que le Pakistan, allié historique, apparaît toujours plus pour ce qu’il est: un faux ami.

Ces erreurs passées se paient au prix fort. En vies, en destins brisés et bien sûr en dollars. «On vient d’ajouter vingt milliards rien que pour l’armée. Si cet argent avait été débloqué dès le début, on n’en serait pas là», regrette Zalmaï, qui conclut: «A présent, si les forces étrangères partaient, les talibans prendraient aussitôt le pouvoir et la facture pour les déloger serait incalculable».

Source : www.hebdo.ch

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