Nawaz Sharif: «La dictature de Musharraf génère le fondamentalisme islamique»
Orient :: Vendredi, 30 novembre 2007 . 19:50 t.u. ::
Nawaz Sharif est rentré dimanche au Pakistan après sept années d’exil en Arabie saoudite. L’ex-premier ministre (1990-1993 et 1997- 1999) s’est porté candidat aux législatives du 8 janvier tout en se demandant si celles-ci seraient libres et transparentes. Il entend en découdre avec le président Musharraf qui a imposé l’état d’urgence le 3 novembre. Entretien exclusif.
Le Temps: Que pensez-vous de la situation au Pakistan?
Nawaz Sharif: Je dirais que la situation est très sérieuse et très alarmante. Nous n’avons jamais connu une crise comme celle-ci. Et c’est dans ce contexte d’instabilité que Musharraf a annoncé la tenue d’élections législatives pour début janvier. Mais de quel type d’élections s’agit-il? Est-ce qu’elles vont être libres et justes? Ces élections sont supposées se tenir alors qu’il y a encore tellement de monde derrière les barreaux. J’ai voulu rendre visite à Atzaz Ahsan, cet avocat qui était à la tête du combat pour la restauration de la démocratie. Mais il est en résidence surveillée et je n’ai pas été autorisé à le voir. Comment voulez-vous mener une campagne électorale dans de telles conditions? L’avenir du pays est très incertain. A mon sens, la seule façon de sortir de la crise actuelle est de réhabiliter la justice, de lui permettre de fonctionner de manière indépendante et libre, quelles que soient les décisions qu’elle prend. Même si elle choisit d’invalider l’élection d’un président de la République.
Pensez-vous qu’il faut mener campagne pour les élections législatives ou les boycotter?
Toute l’opposition doit vraiment réfléchir sérieusement à cette question. Personnellement, je pense que nous n’obtiendrons rien de ces élections. Parce qu’elles vont être partiales et menées pour supporter le parti du «roi». De toute façon, les règles du jeu ont été établies pour soutenir un tel parti. Je pense qu’il est très important de prendre tous ces éléments en considération avant de décider ou non de se battre pour les élections et de mener campagne. D’après les conversations que j’ai eues avec les autres partis d’opposition, je suppose qu’ils sont également très sceptiques sur la possible tenue d’élections transparentes, libres et justes.
Le 10 septembre dernier, le gouvernement ne vous a pas autorisé à demeurer sur sol pakistanais lorsque vous êtes revenu d’exil. La situation est différente aujourd’hui. Avez-vous passé un accord avec les autorités?
Non, il n’y a pas eu d’accord. S’il y avait eu un quelconque accord, mon attitude et mes positions auraient changé. Depuis que j’ai atterri au Pakistan, je tiens exactement les mêmes positions. Et je répète exactement ce que je dis depuis huit ans. Je suis constant. De toute façon, si je suis ici aujourd’hui, c’est grâce aux efforts de l’Arabie saoudite et du roi Abdallah. De son côté, Musharraf a tout essayé pour que je ne sois pas autorisé à rentrer au Pakistan, avant la fin des législatives.
Envisagez-vous des alliances avec l’opposition? Avec le Parti du peuple pakistanais de Benazir Bhutto? Avec les partis religieux?
Nous n’avons pas l’intention de former une alliance avec le Parti du peuple pakistanais, du moins une alliance électorale. Mais nous sommes en contact. Si nous décidons de boycotter les élections, je pense qu’il faut que ce soit une décision commune. Quant aux partis religieux, ils soutiennent aujourd’hui un programme démocratique. Notre parti [la Ligue musulmane du Pakistan], qui est un mouvement progressif et modéré, propose précisément un programme pour un Pakistan démocratique. Si, aujourd’hui, les partis religieux veulent contribuer à la démocratie, j’estime que nous devons les soutenir dans cette voie plutôt que de les exclure. On sait bien que l’extrémisme, le fondamentalisme, le radicalisme ne surviennent que dans les dictatures et non dans les démocraties. En réalité, c’est la dictature qui génère le fondamentalisme.
Depuis 2002, le nombre de mandats de premier ministre est limité à deux. Vous ne pouvez donc pas briguer de troisième mandat. Comment envisagez-vous votre avenir politique?
Il s’agit là d’une décision entièrement destinée à Nawaz Sharif et à Benazir Bhutto. Et aucune démocratie parlementaire, aucun pays véritablement démocratique ne fonctionne ainsi. Tony Blair a effectué trois ou peut-être quatre mandats de premier ministre. Margaret Thatcher a effectué quatre mandats. Mais si on admet ce fonctionnement, alors la fonction présidentielle devrait, elle aussi, être limitée à deux mandats. C’est la raison pour laquelle je pense que l’interdiction de briguer un troisième mandat de premier ministre n’a qu’une visée: celle de m’exclure du champ politique ainsi que Benazir Bhutto. Mais je pense que si la démocratie est restaurée dans ce pays alors les choses changeront.
Nadia Blétry, Lahore, pour Le Temps Jeudi 29 novembre 2007


