Ce n’est pas Chavez qui est désavoué
Amériques :: Mardi, 11 décembre 2007 . 19:44 t.u. ::
Mike Gonzalez, professeur à l’université de Glasgow, analyse la défaite du Président. On aurait tort, souligne-t-il, d’y voir un désir de retour au passé pré-Chavez.
Le président du Venezuela, Hugo Chavez, a perdu de très peu (50,7pc de “non” et 49,3pc de “oui”) le référendum de dimanche dernier sur les réformes constitutionnelles destinées à instaurer un régime socialiste et à accroître ses pouvoirs.
Invité au colloque organisé à l’ULB sur “les virages à gauche” en Amérique latine, Mike Gonzalez, professeur à l’université de Glasgow, de retour de Caracas, a répondu aux questions de “La Libre Belgique”.
Q-Comment va réagir le président Chavez à l’échec de son projet ?
Il a perdu de peu, mais a reconnu sa défaite. Cela étant, il s’agit de la défaite de ces réformes, pas plus. L’opposition vénézuélienne parlait, à propos de cette consultation, d’”élections”, ce qui montre bien à quel point elle a voulu en faire un processus de rejet de Chavez - élu l’an dernier avec 63pc des voix.
Q-Comment s’explique, alors, l’issue du référendum ?
D’abord par le fait que la droite a très bien mobilisé grâce à une longue campagne, des manifestations nombreuses et partout, des médias gagnés à sa cause et efficaces… En outre, les milieux conservateurs ont volontairement accentué les pénuries d’aliments de base (sucre, oeufs, lait, farine) observées depuis quelque six mois en raison d’une mauvaise organisation de la distribution dans les magasins à prix fixes. Il s’en est résulté un sentiment d’instabilité.
Q-Il faut noter qu’il y a eu 45pc d’abstentions (contre 30 pc aux présidentielles de 2006) qu’il faut, à mon avis, chercher chez les chavistes.
En effet, certains secteurs de la gauche avaient appelé, il y a deux semaines, à l’abstention, en raison des réformes tendant à concentrer le pouvoir dans les mains de Chavez. Enfin, les programmes sociaux qui font la popularité de sa présidence ne sont pas tous performants; cela change d’une région ou d’une banlieue à l’autre, notamment en raison de l’importance de la corruption, traditionnelle, que Chavez n’a en rien entamée.
Fondamentalement, à mon avis, l’abstention est due à la contradiction inhérente à la réforme proposée, qui proclame une volonté d’établir un pouvoir populaire et la décentralisation mais qui, en même temps, concentre les pouvoirs dans les mains du chef de l’Etat. Chavez sait que son entourage profite souvent de la situation et a donc tenté de créer un pouvoir parallèle, non pas basé sur la décentralisation mais sur une chaîne d’appui au chef de l’Etat par différentes organisations.
Ce serait une profonde erreur de croire que l’échec du référendum signifie que les Vénézuéliens veulent retourner au passé. C’est plutôt un message en faveur d’un éclaircissement du processus “bolivarien” et pour qu’il soit rendu plus démocratique. Mais les Vénézuéliens, c’est sûr, veulent majoritairement la poursuite des programmes sociaux.
Q-Est-ce que les réformes de Chavez n’ont pas été trop rapides ?
Non; elles ont commencé il y a dix ans déjà. Elles se sont accélérées après l’échec du coup d’Etat contre lui, en 2002, et la grève générale (déc. 02 à fév. 03). Mais il faut voir jusqu’où les changements voulus ont réellement été mis en oeuvre.
Depuis lors, il y a une tension entre deux versions du chavisme : le chavisme-caudillisme et le chavisme-mouvement populaire de base, qui appuie le Président, mais le pousse à aller plus loin.
Aujourd’hui, il apparaît absolument nécessaire d’approfondir le débat politique : définir ce qu’est “le socialisme du XXIe siècle” proclamé par Chavez; lutter contre la corruption; s’atteler à une démocratisation à la base; détacher le processus en cours de la personne de Chavez.
Q-Quelle est la place du chavisme dans les régimes de gauche qui ont émergé en Amérique latine ces dernières années ?
Ces processus sont l’expression d’une volonté de changement. Comme les cas équatorien et, surtout, bolivien (où le président Morales est véritablement l’expression des mouvements sociaux), le cas vénézuelien offre des perspectives plus radicales, visant à un Etat nouveau qui réponde aux besoins démocratiques de la population. D’autres régimes de gauche - Lula au Brésil, Bachelet au Chili, les Kirchner en Argentine, l’Uruguay - vont beaucoup moins loin. Ce sont des régimes qui ont hérité de l’appui populaire, mais qui ont viré vers la négociation avec les forces du marché mondiales.
Source : La Libre Belgique, le 05/12/2007


