Levant en crise – Comment s’en sortir ?

Verbatim :: Mardi, 17 avril 2012 :: Charlotte Sawyer :: Envoyer   Imprimer

Q – Levant en crise, la voie choisie au Conseil de sécurité vous semble-t-elle une manière de sortir de la crise au Levant ? En Syrie, en tout cas?

Charlotte Sawyer – Absolument pas. En cédant aux autres membres du Conseil de sécurité que sont, dans l’ordre de prééminence, Washington, Londres et Paris, Moscou et Beijing ont renoué avec leur vieille habitude de croire qu’on peut avoir foi en la parole des Occidentaux. Et, comme, précédemment, avec la Libye, la belle ingénue moscovite s’est – vite, mais trop tard, évidemment – rendu compte qu’elle s’était fait avoir dans les grandes largeurs…

Q – Comment cela ?

Charlotte Sawyer – Le 17avril 2012 – soit au sixième jour du cessez-le-feu, pas plus – le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, n’a pu que dénoncer les « ingérences extérieures » faisant tout en vue de saboter le processus diplomatique à peine mis en place…

Q – Et qui Lavrov vise-t-il ?

Charlotte Sawyer – Les Occidentaux, pardi ! Ceux qu’il appelle les « opposants syriens » et « les forces extérieures qui les soutiennent », « Ceux qui ont prédit depuis le début un échec du plan Annan font tout pour que cette prophétie se réalise. Ils le font en livrant des armes à l’opposition syrienne et en encourageant l’activité des rebelles qui continuent d’attaquer quotidiennement à la fois des installations gouvernementales et civiles ».

Et, Lavrov – en termes choisis et diplomatiques, of course – de reconnaître combien Moscou s’est fait – quand j’étais étudiante, vous disiez : « empapaouter », ça se dit encore ? – notons que, face à cela, « les forces gouvernementales prennent des mesures pour répondre à de telles provocations et le résultat est que les choses ne se passent pas encore très bien ».

Bon. À tout malheur est bon. Cette fois-ci, Lavrov a, semble-t-il, pris la mesure de l’étendue des dégâts, estimant désormais, qu’« Il y a des pays, il y a des forces extérieures qui ne sont pas intéressées par un succès des efforts du Conseil de sécurité, qui essaient de remplacer le Conseil de sécurité par des groupes informels comme les Amis de la Syrie (…) et qui ce faisant, encouragent l’opposition syrienne à ne pas coopérer avec le gouvernement en mettant en œuvre le cessez-le-feu et le dialogue qui en découlera ».

Q – C’est clair, en effet !

Charlotte Sawyer – OK ! Sauf que le mal est fait et que notre US Department of State se fiche pas mal des états d’âme de Mister Lavrov et de ses petits camarades du Kremlin…

Q – Vous n’avez pas l’air surprise ?

Charlotte Sawyer – Pourquoi le serais-je ? En fait, la mâle assurance des deux ténors des Brics, je veux dire Moscou et Beijing, a duré ce que durent les roses. Remarquez, c’est exactement ce que beaucoup craignaient[1]. Que le renouveau de la diplomatie eurasienne au Proche-Orient ne soit qu’un feu de paille. En guise de Bric(k)[2] on a vite eu de la guimauve !

Q – Bien sûr, vous ne croyez pas à l’équité du Conseil de sécurité ?

Charlotte Sawyer – On parle bien de la même machine à tuer internationale qui a imposé un embargo de 1.500.000 morts à l’Irak ? Mais, de tout façon, qui a dit que l’Onu et ses sbires avaient l’intention d’être équitables ? Comme l’a souligné, Didier Billion, directeur des publications à l’IRIS, « le travail des observateurs de l’Onu ne peut pas être analysé indépendamment de la pression que peut réellement exercer l’Onu sur le régime syrien. Les deux sont évidemment indissolublement liés ».

Q – Dois-je comprendre que vous êtes contre les observateurs de l’Onu ?

Charlotte Sawyer – Où voyez-vous donc des observateurs ? Moi, ce que je vois ce sont ces militaires professionnels, conduits par un officier supérieur lambda, qui prendront, en fait, leurs ordres auprès de leur hiérarchie d’origine et de l’Otan, outil militaire occidental sous obédience états-unienne. Un militaire de carrière, par définition, ne peut pas être un observateur indépendant : il a des chefs et des ordres, forcément ! Et, on l’oublie facilement, toute une carrière après son passage sous label onusien. À ce niveau, un officier supérieur, c’est un civil servant[3] en uniforme et rien d’autre.

Q – Mais, les observateurs ne sont pas tous Occidentaux ?

Charlotte Sawyer – Et, cela change quoi ? Je vais vous donner un exemple : 98% des officiers de l’armée égyptienne, et je ne parle pas des NCO[4], passent, un jour ou l’autre, en formation dans une institution militaire US. Et, croyez-moi, ça crée des liens. Et, évidemment, ils ne sont pas les seuls au Middle… pardon, au Levant ! Ceci sans parler de la corruption endémique de la zone !

Q – Et, selon vous, cette mission va donner quels résultats ?

Charlotte Sawyer – Vos « observateurs » (sic) kakis feront ce qui a, si merveilleusement réussi, en Libye, ils outrepasseront leur mandat et auront pour les Contras armés par Ankara et Doha les yeux énamourée d’une Chimène infatuée ! Comme depuis les trente dernières années, dès qu’il s’agit de faire face aux ambitions de l’Occident, Russes et Chinois se sont fait, une fois encore, rouler dans la farine. Amusant de la part de pays où la hiérarchie militaire a toujours été aux ordres et particulièrement psychorigide. Et, désolé de le rappeler, notoirement corrompue. Souvenons-nous de Pavel Sergueïevitch Gratchev en charge de la 1ère Guerre de Tchétchénie, plus connu du grand public russe sous son nickname[5] de Pacha Mercedes[6] ! C’est amusant, cette propension des hommes politiques russes à ne jamais se souvenir de rien, non ? À moins que…

Avec leur autisme géopolitique – pour ne pas dire leur bêtise congénitale – les Russes ont ouvert la porte du poulailler syrien et tiennent, désormais, la porte ouverte aux renards nourris au biberon d’hémoglobine made in USA ! Les Chinois, incorrigibles amateurs dès qu’ils s’éloignent un peu trop de l’Asie, ont suivi. En fait, Russes et Chinois ont entendu ce qu’ils ont bien voulu entendre ! La litanie des promesses de (sorry pour Jacques Borde) Gascon d’un Occident qui n’a pas l’intention d’en tenir l’ombre d’une.

En plus, vous allez voir, les opérations de psy-ops et de bourrage de crâne vont reprendre de plus belle!

Q – Comme quoi ?

Charlotte Sawyer – Comme lorsque votre sémillante Caroline Fourest a accusé, probablement de bonne foi, Téhéran d’avoir fourni à Damas un four crématoire pour brûler les corps des rebelle ! L’engin, à écouter l’imprécatrice, était « Installé dans la zone industrielle d’Alep » où il « tournerait à plein régime… ». Autant vous dire que, jusqu’à présent, personne n’a vu ne serait ce que l’ombre de cet appareil. Mais, qui sait, nos observateurs-en-treillis, si obligeamment mandatés par la volage diplomatie moscovite, sauront-ils nous éclairer sur ce point. Remarquez, même quand on ne trouve rien, ça sert toujours à faire avancer le schmilblick. Voyez les Armes de destruction massive (ADM) en Irak, on n’en pas pas trouvé la queue d’une, ça n’a pas empêché Saddam Hussein de se retrouver au bout d’une corde !…

Pour revenir à Fourest, Alain Gresh, qu’on ne présente plus, avait vivement réagi à cette sortie : « Un four crématoire ? Si, comme cela est évident, l’information est fausse (à supposer qu’il veuille en construire un, le gouvernement syrien a-t-il vraiment besoin de l’aide de Téhéran pour ce faire ?), elle pourra répliquer : mais j’ai pris mes précautions, j’ai cité une source. Le problème, c’est qu’un journaliste doit recouper ses sources et se demander pourquoi Al-Arabiya, chaîne inféodée à l’Arabie Séoudite publie une telle « information ». Et qui est le groupe d’opposants iraniens ? Elle ne le dit pas ». Est-ce le Sazéman-é-Mujaheddin-é-Khalq-é-Iran[7] ? Constituent-ils une source crédible ? À l’évidence, non.

Quel but visait cette saillie incinérative ? Alain Gresh donne la réponse : « Un four crématoire fait évidemment penser au génocide nazi. En reprenant ces termes, Fourest sait qu’elle facilite l’équation : régime iranien = régime nazi, ce qui est le discours de tous ceux qui préparent une intervention militaire contre « le nouvel Hitler » » de Téhéran et, en attendant, son allié de Damas. Une ficelle un peu grosse, certes. Mais la logorrhée boboïste a toujours ses adeptes. Souvenez-vous des soi-disant camps de concentrations serbes…

Q – Quitte à parler de rumeurs, qu’en est-il vraiment de cette affaire d’espions français tombés aux mains des Syriens ?

Charlotte Sawyer – Ce que l’on en sait : des sources diverses et variées ont fait état de la capture par les forces régulières syriennes de french spookies[8]. Le site du RPL-France, s’en est encore récemment fait l’écho. À ce stade, on attend toujours une confirmation officielle. Comme cela commence à faire long, l’affaire semble de plus en plus sujette à caution. Mais, qui sait ?…

Q – Beaucoup de nos confrères n’y croient pas…

Charlotte Sawyer – Effectivement. Chez vous Jean-Dominique Merchet, notamment. Ce qu’il en pense n’est pas inintéressant, à plus d’un titre. Mais d’une manière général, Merchet nous avait habitué à des arguments plus convaincants. Là, je le trouve un peu trop catégorique et lapidaire. Je m’explique : dans sa réfutation, Merchet met l’accent sur Thierry Meyssan, comme source, et lui seul, de cette info dont il doute fortement. Par ailleurs Merchet fait état d’« informations » portant sur « 180 personnels, dont des spécialistes de la communication de la DGSE ». Or :

1° Meyssan, est loin d’être la seule source de ce dossier. On pourrait citer des media comme le Daily Star, Al-Intiqad, Daily Telegraph, Russia Today, ou encore nos confrères Maria Finashova, Nidal Hamadé, etc. Le fait que le Quai d’Orsay ait réfuté cette thèse et que des sites comme InfoSyrie marchent sur des œufs ne sont la preuve de rien. L’absence de preuve (pour l’instant) ne signifie pas une preuve de l’absence (ou de la réalité) de quoi que ce soit.

2° Pour invalider Meyssan, Merchet écrit que Meyssan s’est fait connaitre par un ouvrage dans lequel il niait que des « terroristes arabes aient participé au 11 septembre ». Primo, ça n’est pas, stricto sensu, ce qu’a écrit Thierry Meyssan[9]. Et, là encore, Meyssan n’est pas le seul à remettre en cause les thèses officielles autour du 9/11 ; résumer ses DEUX (et pas un) livres sur le sujet à cet élément factuel me semble grandement exagéré.

3° La thèse des « 180 », avancée parmi d’autres, après vérification n’a été retenue par personne (le site InfoSyrie l’a entièrement démontée). Y compris Meyssan qui ne faisait que la citer sans la privilégier.

4° En quoi, d’ailleurs, le fait que Meyssan ait pu faire erreur sur le 9/11 induit-il, mécaniquement, qu’il fasse aussi erreur sur ce volet inattendu de la crise syrienne ?

Sur le fond, Merchet n’est guère convaincant. Du moins pas davantage que… Meyssan ! Que nous disait-il encore,que « Si de tels personnels étaient détenus par les forces syriennes ou autres, cette information serait impossible à cacher. La preuve ? L’enlèvement de deux militaires de la DGSE à Mogadiscio, en juillet 2009, a été connu au bout de quelques heures. La France n’est pas une dictature dans laquelle des hommes disparaissent sans laisser de traces. Tout cela n’est pas sérieux ».

En quoi pareille « information serait impossible à cacher » ? C’est connu, les SR adooooorent étaler leur linge sale en public. Elle ne serait, d’ailleurs, pas si « impossible à cacher » que cela, puisque Jean-Dominique Merchet himself y consacrait, finalement, un billet !

Q – Vous pensez vraiment qu’il y anguille sous roche ?

Charlotte Sawyer – Qui sait ? Bien sûr, en France, on ne dissimule jamais rien à personne !

1° Sûr, on a tout su, du premier coup, sur les tenants et les aboutissants de l’Affaire du Rainbow Warrior !

2°Tout nous a été révélé, immédiatement, sur celle du Carlton !

3° L’armée français ne vous a rien caché sur la manière dont les choses se sont passées dans le Djebel Néfoussa au moment de la chute de Tripoli !

4° Et les Français n’ont pas attendu près d’une décade pour apprendre l’existence de Miss Mazarine Pingeot, dont tous les columnists[10] connaissaient l’existence !

Merchet oublie également un point important si – et je dis bien : si – des opérateurs des SR militaires français sont actuellement « bloqués » en Syrie n’est-il pas, quelque part, préférable de régler le dossier entre gens de bonne compagnie sans porter l’affaire sur la place publique ? Pour finir, resterait que cette affaire serait une incommensurable connerie de la part de ceux s’y prêtant. Et, ça, bien sûr, ça, ça n’arrive jamais ! Et le 10 juillet 1985[11], ça ne dit rien à personne ?…

Q – Mais, hormis les exceptions syrienne et libyenne, le reste de la région est plutôt calme ?

Charlotte Sawyer – Si vous faites exception du Mali et de la Guinée, qui ne sont pas loin, pas vraiment. En Tunisie, un prédicateur, Cheikh Lotfi Kallel, a été assassiné, à l’arme blanche alors qu’il quittait son domicile de Montplaisir, à Tunis. Pour l’instant aucune piste n’a encore été dévoilée, mais cet assassinat est bien la confirmation que les choses dérapent là-bas aussi. Et ne parlons pas de la tension qui repart à la hausse, sur fond de tirs de roquette et de représailles aéroportées, entre les parties hiérosolymitaine et palestinienne.

Q – Donc, régionalement, il y a des risques de dérapages et de déstabilisation ?

Charlotte Sawyer – Évidemment. C’est tout le problème du phénomène de l’ingérence occidentale. On sait (à peu près) où ça commence, rarement où ça s’arrête ! Si, simplement, vous prenez le voisin jordanien, cela commence à poser problème. Et, ça n’es pas moi qui le dit mais le patron de la Sureté générale jordanienne, le lieutenant-général Hussein Hazza’ al-Majali, qui, il y a quelques semaines, a indiqué que ses services ont recensé « plusieurs cas de trafic d’armes vers la Syrie » et que « les autorités traitent ce sujet avec sérieux ».

Seulement, les trafics d’armes sont difficilement contrôlables, et, comme l’a encore souligné le général al-Majali, repris par Al-Quds al-Arabi, la permissivité des « infiltrations vers les territoires syriens implique l’inverse, à savoir l’entrée d’armes en Jordanie ». Or, s’il est un régime qui n’a pas besoin d’être déstabilisé c’est bien la monarchie hachémite…

Q – Quid des réfugiés syriens ?

Charlotte Sawyer – Avant d’aborder la question de ces malheureux, il y en a, d’autres, dont le supposée communauté internationale pourrait se soucier : ceux de Libye. En effet, personne – à commencer par les Je Suis Partout de votre kollaboration germanopratine – ne semble se souvenir que la Guerre de Libye a jeté sur les routes, puis au-delà des frontières de feu la Jamahiriya plusieurs dizaines de milliers de réfugiés. Entre l’Algérie, la Tunisie, le Niger, le Tchad, le Soudan et l’Égypte, cela fait beaucoup de monde.

Q – Combien ?

Charlotte Sawyer – Difficile à dire. Rien qu’en Tunisie, on en compterait près de 40.000. Et, bien sûr, le pouvoir takfiro-maffieux de Tripoli – qui, il est vrai, a d’autre chats à fouetter – ne veut pas en entendre parler. Pour Tripoli, ces gens seraient des kadhafistes. QED[12] !

Q – Quid des accusations de Mediapart sur le financement de la campagne (2007) de Sarkozy ?

Charlotte Sawyer – Très frenchie, comme question ! Outre le fait que, sur le fond, cela ne présente pas un grand intérêt, diverses choses peuvent, toutefois, être notées :

1° Cela confirmerait, si cela s’avérait exact, l’état délétère des affaires de votre République. En clair, cela voudrait aussi dire que la France a rejoint les États-Unis dans la liste, non pas des démocraties modernes, mais des ploutocraties. Mais, finalement, quid novi ?

2° J’ai, mais c’est un opinion personnelle, trouvé la défense du principal intéressé, Nicolas Sarkozy peu convaincante. Ce qui, en l’état du dossier, ne préjuge rien du fond. En effet , que nous a dit le président-candidat ? Que « S’il [Kadhafi] l’avait financée, je n’aurais pas été très reconnaissant… ». Jugeant ces rumeurs « grotesques », le président-candidat s’est défendu « Quand on cite M. Kadhafi, qui est mort, ou son fils qui a du sang sur les mains (…) franchement, je pense qu’on est assez bas dans le débat politique ».

3° Prises comme telle, l’hypothèse que Kadhafi ait fait, alors, un bien mauvais investissement, prouverait seulement que Nicolas Sarkozy a bien assimilé l’adage d’Edgar Faure[13] voulant que « les promesses n’engagent que ceux à qui elles sont faites ».

4° La rumeur est, forcément et par nature, grotesque, si ce n’est odieuse. Lorsqu’elles se vérifie, ce ne sont plus des rumeurs. Et, parfois, le début de longs ennuis. Là, qui vivra, verra !

5° En matière de hauteur du débat, se défausser, comme l’a fait Sarkozy, sur deux personnes bien à la peine pour se défendre :
I.Feu le Guide libyen, Mouammar Kadhafi, assassiné dans des conditions particulièrement sordides.
II.Son fils, Seïf, aux mains de bandes armées irrégulières et sanguinaires, n’a rien de bien glorieux.

Q – Plus sérieusement, qu’en est-il du bras-de-fer entre l’Occident et une partie des Non-alignés sur le dossier syrien ?

Charlotte Sawyer – Les Occidentaux, à l’évidence, n’ont pas fini de ramer ! Mais, vous avez raison de parler des Non-alignés. Le tragique dans l’onanisme diplomatique des Occidentaux, c’est que, si l’on compte leur poids démographique sur l’échiquier planétaire, nos pathétiques donneurs de leçons ne pèsent pas si lourds que ça.

Q – Que voulez-vous dire ?

Charlotte Sawyer – Simplement, faites le total de ceux qui refusent de suivre le trio de tête de l’Axe atlantique – pour être précis, notre US Secretary of State[14], les Européens Alain Juppé et William Hague, les autres étant des seconds couteaux sans intérêt – qui refuse leurs diktats ? La Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie, l’Iran, l’Alba (conduite par le Vénézuela), soit (je n’ai pas compté la Syrie pour n’enrôler personne nulle part) les représentants politiques de plus de TROIS milliards d’habitants. Gênant pour la ritournelle de la communauté (dite) internationale en état de sidération, non ?

Évidemment, vous me direz que les habitants de ces pays ne partagent pas nécessairement les vues de leurs dirigeants. Ni plus, ni moins que les citoyens des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni celles de ceux qui les gouvernent. Sauf qu’Iraniens et Russes viennent de se prononcer dans deux élections majeures – présidentielle pour les Russes et législatives pour les Iraniens – avec de fortes interrogations internationales. Et que, eux, ont donné quitus à leurs gouvernants pour aller de l’avant…

Clairement, les toutes dernières gesticulations Clintono-Haguo-Juppestres n’ont pas (pleinement, en ou tout cas) convaincu leur homologue russe, Sergueï Lavrov, qui a estimé (ce qui ne l’a pas empêché de voter une énième résolution desservant son allié) qu’en l’espèce le Conseil de sécurité des Nations-unies était « manipulé » sur la crise syrienne comme il l’avait été sur la Libye. Et Lavrov de passer en revue, pour les critiquer, tous les moyens de pression employés jusqu’ici à l’encontre de Damas : « demander précipitamment un changement de régime, imposer des sanctions unilatérales visant à créer des difficultés et des tensions sociales et encourager l’opposition à continuer à affronter les autorités au lieu de promouvoir le dialogue », toutes ces « recettes risquées », ne peuvent « qu’étendre le conflit ».

Même son de cloche pour l’ambassadeur chinois Li Baodong qui, lui aussi, a rejeté toute intervention militaire et toute tentative de « changer le régime » à Damas et a insisté pour « des consultations complètes avec toutes les parties sur une base d’égalité ».

Q – Mais les positions chinoises et russes ne restent-elles pas des vœux pieux ?

Charlotte Sawyer – Largement. Cela dépend des jours ! Et, c’est là tout le problème pour les âniers de l’Apocalypse occidentaux :échaudés par l’affaire libyenne où ils se sont fait rouler dans la farine par Hague, Sarko, Clinton & co., Russes et Chinois argumentent un peu plus qu’avant et ne s’en laissent, désormais, plus aussi facilement compter ! Certes, on vient de le voir, tout n’est jamais qu’une affaire de cosmétique diplomatique.

Mais plus question de tout avaler tout cru, prétendent les Russes, car selon leur chef de la diplomatie, le fait d’outrepasser les résolutions « porte préjudice » à l’autorité et à la réputation du Conseil de sécurité de l’Onu. Et de se faire extrêmement précis dans ses accusations, car « Cela concerne l’Otan qui s’est engagé à assurer une zone d’exclusion aérienne en Libye, mais qui sur le terrain a procédé à des bombardements intensifs. Il est regrettable que les informations sur les victimes civiles de ces raids ne soient toujours pas examinées », et « toute ingérence militaire étrangère augmente le risque de voir proliférer des armes illicites et, par conséquent, crée un risque de déstabilisation régionale ».

Q – Et la Chine ?

Charlotte Sawyer –Beijing refuse toute intervention militaire en Syrie mais – car, bien sûr,il y a un (gros) mais – n’a pas d’« intérêts particuliers » à défendre dans ce dossier, dixit Li Baodong, son ambassadeur près de l’Onu lors du dernier débat en date au Conseil de sécurité. En fait, comme nous venons encore de le voir[15] : entre gens de bonne compagnie, des arrangements sont toujours possibles…

Q – Oui, bon. Mais, à vous entendre, les Occidentaux feraient n’importe quoi ?

Charlotte Sawyer – C’est à peu près ça ! C’est pour ça qu’ils ont, quand même quelques difficultés à vendre leur quincaillerie diplomatique et que, parfois, cela prend du temps. Ou, plutôt, plusieurs résolutions au lieu d’une seule !

Je vous sens dubitatif. Je vais vous donner un, petit, exemple, de l’incurie occidentale. Française, en l’espèce. C’est le site Owni qui a sorti l’info : l’ambassade de France à Téhéran aurait détruit une grande partie de ses archives papier. Comment ? Les documents, entassés dans la piscine, auraient été incinérés début décembre 2011, alors que les relations entre l’Union européenne et Téhéran étaient archi-tendues. Selon de nombreux témoins, un épaisse fumée noire se serait élevée pendant plusieurs jours, signant la mort d’années de documents diplomatiques. À noter que vos media germanopratins, d’ordinaire soucieux du plus petit incident à monter en épingle dans la capitale iranienne, ont gardé, cette fois-ci, leurs clapets fermés…

Vos « courageux » diplomates, ayant suivi l’affaire de ces turbulents étudiants iraniens qui ont envahi deux bâtiments diplomatiques britanniques, brisé l’effigie de la Reine et hissé l’étendard de la République islamique ; certains de ces zozos diplomatiques ont cru y voir la porte ouverte à la perte de documents sensibles. Remarquez ! Ils n’avaient pas tout à fait tort vu qu’ils ont tout détruit eux-mêmes !

Q – Donc, selon vous, il n’y aurait pas de ligne directrice dans les agissements de la France ?

Charlotte Sawyer – Si. Mais chacun de vos pas vous conduit sur un chemin de plus en plus cabossé. Voyez l’affaire des deux cimetières profanés à Benghazi.

Sur ce sujet sépulcral, Jean-Dominique Merchet s’est interrogé sur les auteurs de pareils actes. « Ceux là même », en fait « que les militaires britanniques et français ont sauvés l’année dernière face aux troupes de Kadhafi ». Bienvenue dans l’Orient compliqué cher au général ! Merchet auteur de dithyrambiques (mais sincères) papiers sur les « exploits » (sic) de vos pilotes de Mirage et de Rafale, qui, du coup, s’est souvenu de l’existence d’un « cimetière militaire français à Tobrouk dans lequel 180 militaires français sont inhumés », en vient à « espérer que les tombes françaises ne subissent pas le même sort » que celles de Benghazi. Sûr, ça ferait désordre, car, dixit encore Merchet « des cérémonies commémorant cette bataille de la France libre devraient avoir lieu en Libye, en juin prochain ».

Q – Mais, nous n’en sommes pas au stade des Américains…

Charlotte Sawyer – Lorsque nos vaillants GI’s tuent des civils innocents, urinent sur des cadavres et brûlent des Coran, vous voulez dire ? Encore heureux ! Mais si vous croyez que les Taliban vous seront, pour autant, gré, de ce différentiel comportemental, ne rêvez pas. D’autant qu’en vous donnant la Kapisa à pacifier, on vous a refilé un sacré bébé, MM. les Français !

En fait, cette affaire est extrêmement grave et pourrait coûter très cher à l’ensemble des Occidentaux. Sur ce sujet, il serait opportun de méditer ce qu’en a écrit Nicolas Gros-Verheyde, sur son site Bruxelles2. Que nous dit-cet estimé confrère ? Qu’« Il y a comme un problème… si des soldats de la coalition en arrivent à commettre ce que l’on peut considérer comme un crime de guerre et une infraction aux conventions de Genève. On ne peut aussi qu’être sidéré devant une certaine légèreté du commandement américain et de l’Otan qui, certes, se confondent en excuses mais … c’est tout. Or cette mission internationale est en Afghanistan depuis 10 ans pour stabiliser le pays, ramener l’État de droit et faire respecter certaines valeurs, humanistes. Nous sommes là à l’inverse de tous ces principes ».

Il faut donc, poursuit Nicolas Gros-Verheyde, « s’interroger sur une certaine légèreté avec lequel l’incident du Coran a été pris coté américain et Otan ». Et, côté Otan, cela implique lourdement votre pays puisque vous avez rejoint son commandement ! Or, le coté « non intentionnel » est « tout aussi révélateur que s’il avait été intentionnel. Comment, au bout de dix ans d’engagement, des soldats US n’ont pas été clairement informés qu’il y a certains symboles qu’on ne touche pas ? Ils le savent pour le drapeau de la nation qu’ils révèrent (à juste titre), pourquoi pas les autres symboles des pays où ils se trouvent ? On confine là à l’imbécilité profonde (il n’y a pas d’autre mot !), à un sentiment de supériorité suranné mais aussi et surtout à l’absence de rigueur et de discipline ».

Clairement, cette série d’incident devrait remettre en cause le principe même de l’engagement français dans ce pays. On verra bien ce qu’en dira le nouveau locataire de l’Élysée ? Ou alors, la France n’est plus ni une puissance ni un État souverain ! Cette réitération des crimes et dommages (dits) collatéraux est, par elle-même, insupportable. D’ailleurs, Nicolas Gros-Verheyde ne dit pas vraiment autre chose lorsqu’il rappelle que « Par leurs actes, les militaires US plombent la mission de l’IsAf. Mais ce n’est pas un fait nouveau. On retombe ici, dans une des ornières de cette opération afghane qui voit un des alliés en faire à sa guise, sans concertation aucune avec ni ses alliés ni avec les Nations-Unies, notamment en menant des raids aériens (drones) à sa guise que ce soit en Afghanistan ou au Pakistan (État voisin, qui n’est normalement pas concerné par l’opération de l’IsAf). Il y a là un manque de coopération flagrant, contradictoire avec l’exigence de solidarité réclamée à tous les alliés de l’Otan et rappelée régulièrement par les Américains, notamment pour les enjoindre de « partager le fardeau » et de maintenir leur engagement ».

Q – Le soldat US incriminé échappe à toute juridiction afghane, pourquoi ?

Charlotte Sawyer – Parce que c’est comme ça ! Les États-Unis font toujours tout pour faire échapper nos troupiers à toutes poursuites. Et cela n’est pas spécifique – comme pour les autres pays de l’Otan France y compris – aux missions internationales. À Okinawa, la plus grande base US au Japon, on ne compte plus les crimes impunis – y compris des viols collectifs sur mineures – de marins et Marines US, qui sont simplement exfiltrés vers les États-Unis pour des jugement (et parfois pas de jugement du tout) de pure forme.

Concernant l’Afghanistan, Nicolas Gros-Verheyde nous rappelle encore que les pays partie-prenante à l’occupation militaire de ce pays ont pris « bien soin de signer un accord avec le pays hôte spécifiant que toute incident impliquant un de leurs membres relèvera de leurs juridictions nationales. C’est le cas ainsi des Français, Belges, Allemands ». Cependant, Nicolas Gros-Verheyde, de noter qu’« on peut s’interroger sur ce privilège de juridiction en cas de crime de guerre. Il semble en l’état du droit international incompatible avec l’esprit des conventions de Genève de laisser l’acte impuni. Et la Convention se doit de l’emporter sur les autres actes internationaux, sauf à réduire à néant son impact. Il s’agit là d’une question tout autant de principe que de faits ».

Cerise, sur le gâteau, « les États-Unis n’ont pas signé le Protocole II de la Convention de Genève sur la protection des civils en cas de conflit non international, tandis que l’Afghanistan l’a signé ». Évidemment, reconnaît Nicolas Gros-Verheyde, « Cette non-signature est très intentionnelle. Les Américains ont toujours redouté de voir un de leurs militaires jugés pour un des actes semblables à celui qui vient de se produire en Afghanistan ».

Gouverner, c’est prévoir. Y compris le pire !…

Notes

[1] Jacques Borde, notamment.

[2] Brique en anglais..

[3] Fonctionnaire.

[4] Non-commissioned Officer, sous-officier en français.

[5] Surnom.

[6] En raison de sa passion pour les berlines de luxe du même nom.

[7] MeK, Organisation des Combattants du peuple iranien.

[8] Membres des SR militaires français, en l’espèce.

[9] Dans la version US.

[10] Éditorialistes.

[11] Affaire du Rainbow Warrior. Sur instruction expresse du gouvernement français, une équipe de la DGSE fait sauter le navire de l’organisation écologiste Greenpeace, le Rainbow Warrior, qui faisait route vers Mururoa pour protester contre les essais nucléaires français. Le photographe Fernando Pereira est tué. Pire pour des SR, une partie de l’équipe tombe dans les filets des SR néo-zélandais. SR qui, grâce à leurs capacités d’écoute (notamment ses P-3K Orion) mises en place dans le cadre du volet Renseignement de l’Accord UK-USA, n’ignoraient pas grand-chose des allées et venues des barbouzes hexagonales…

[12] Quod erat demonstradum. CQFD !

[13] Attribué, de manière erronée, à Charles Pasqua.

[14] Chef de la diplomatie), la Sénatrice Hillary D. Rodham Clinton.

[15] Au Conseil de sécurité des Nations-unies.

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