Pour obtenir des résultats, la Turquie doit montrer sa force
Eurasie :: Lundi, 5 novembre 2007 . 18:08 t.u. :: Sylvie Arsever
«Ils mentent au peuple turc, les yeux dans les yeux!» Le général retraité Armagan Kuloglu fait preuve d’une belle liberté de parole. Actif au sein de différents think thanks, dont l’institut Global Strategy, il est souvent sollicité par les médias, où il défend une ligne ferme face aux bases irakiennes du PKK - celle qui a, justement, la faveur de l’armée. Face aux déclarations jointes - et vagues - faites par Condoleezza Rice et le ministre turc des Affaires étrangères, Ali Babacan, après leur rencontre vendredi à Ankara, il ne cache pas sa colère. «Les Etats-Unis ne feront rien de décisif contre le PKK. Ils ménagent les indépendantistes kurdes qu’ils utilisent contre l’Iran et les gardent en réserve contre la Syrie. Et ils comptent les utiliser aussi comme argument de négociation lorsqu’il s’agira de faire accepter à la Turquie la création d’un Etat kurde au nord de l’Irak.»
Le Temps: Comment analysez-vous la situation actuelle?
Armagan Kuloglu: Entre 1999 et 2002, la terreur avait cessé. Cette accalmie correspond à l’arrestation d’Abdullah Öcalan et à l’acceptation de la candidature turque par l’Europe, avec la perspective pour les autonomistes kurdes de faire prévaloir leurs demandes par la voie politique.
L’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP) a renforcé cette perspective. Pour se maintenir au pouvoir, ce dernier a joué les cartes de la démocratie et du rapprochement européen. A l’intérieur comme à l’extérieur, il a donné des signaux qui ont laissé croire qu’il était prêt à accepter beaucoup de choses.
L’Europe préfère assimiler une Turquie qui ne soit pas trop forte. C’est pourquoi elle insiste autant sur les droits des minorités et sur la mise à l’écart de l’armée de la vie politique. Mais certaines demandes de l’Europe étaient inacceptables. Les négociations ont ralenti. Parallèlement, en 2003, les Etats-Unis ont envahi l’Irak. Cela a réactivé le front terroriste.
- Vous-même étiez favorable à ce que la Turquie soutienne les Etats-Unis en Irak…
- Soyons clairs: cette invasion était contraire au droit international. Mais face à une puissance comme celle des Etats-Unis, évoquer le droit ne sert pas à grand-chose. Si la Turquie avait occupé le nord de l’Irak elle aurait pu empêcher ce qui se passe aujourd’hui: la formation d’une entité kurde qui offre un sanctuaire au PKK.
- Que doit donc faire Ankara, selon vous?
- La frontière dans cette région passe par les montagnes. Elle est pratiquement impossible à contrôler. L’armée turque doit donc s’installer quelques dizaines de kilomètres à l’intérieur du territoire irakien, sur une ligne défendable. Cela serait conforme à la Charte des Nations unies: lorsqu’un Etat est attaqué depuis le territoire d’un voisin et que ce dernier n’intervient pas, il a le droit de le faire à certaines conditions.
- Combien de temps pourrait durer cette occupation?
- Le temps de régler la question des attaques du PKK. Cela ne se fera que par la négociation mais pour que la négociation avance, la Turquie doit montrer sa force.
- Et prendre le risque de se trouver face à face avec l’armée américaine?
- Ce risque est très minime. Les Etats-Unis et la Turquie sont alliés; les Etats-Unis ne prendront pas le risque de faire éclater l’OTAN en engageant des combats avec l’armée turque. Et il s’agit de deux pays démocratiques. Entre pays démocratiques, on ne se fait pas la guerre: on discute.
- C’est bien pour discuter qu’Erdogan est à Washington lundi…
- Je prends les paris: il ne sortira rien de ces discussions. La Turquie ne fera rien, ou rien d’envergure de l’autre côté de la frontière irakienne. Le PKK, qui a relâché les soldats qu’il avait pris en otages, suspendra ses opérations. De toute façon, l’hiver ne va pas tarder à les empêcher. Et au printemps, au moment du référendum sur Kirkouk, rien n’aura changé.
- Certains analystes accusent l’armée d’utiliser la crise pour affaiblir le gouvernement…
- L’armée n’est pas putschiste: elle défend le pays, la République démocratique, sociale et laïque. Il est vrai qu’il y a un conflit de mentalité entre le parti au pouvoir et l’armée. L’AKP veut imposer au pays une façon de penser islamique et écarter l’armée de la vie politique: il utilise pour cela les exigences de l’UE en matière de libertés. Lorsque je vois Madame Gül arborer un foulard dans les réceptions présidentielles, ça me dérange beaucoup. Mais c’est le résultat d’une décision démocratique et je dois m’incliner. La démocratie exige beaucoup de patience. J’espère donc que l’armée ne se trouvera pas dans une situation où sa mission l’oblige à intervenir. Mais si le pays est menacé par un danger extérieur ou intérieur, elle le fera.
Source : www.letemps.ch


