Héros pour les uns, terroriste pour les autres, Imad Moghniyé, une figure controversée…

Nation Arabe :: Samedi, 16 février 2008 . 14:10 t.u. :: Scarlett Haddad   Envoyer   Imprimer
Héros pour les uns, terroriste pour les autres, Imad Moghniyé, une figure controversée…

Lorsqu’il y a quelques mois, des piliers de l’alliance du 14 Mars ont commencé à critiquer violemment le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, un proche du parti s’était exclamé : « Ils ne veulent pas de Nasrallah, ils préfèrent peut-être Imad Moghniyé ? » Il s’agissait bien sûr d’une boutade car le secrétaire général du Hezbollah doit forcément être un dignitaire religieux portant le turban noir du sayyed, mais elle en dit long sur la réputation de l’homme qui a été assassiné mardi soir à Damas par l’explosion de sa voiture piégée. Terroriste pour les uns, héros pour les autres, Imad Moghniyé fait pratiquement figure de légende auprès des militants du Hezbollah. Très peu d’entre eux l’ont rencontré tant l’homme vit dans la clandestinité depuis de longues années, mais tous l’admirent, voire le vénèrent, et souhaitent suivre son exemple.

Souvent comparé à Carlos, lui aussi terroriste pour les uns et héros pour les autres, Imad Moghniyé n’a jamais été connu pour ses frasques ou ses excès, évoluant toujours dans la même sphère consacrée à la lutte contre Israël et ses alliés.

Né au village de Tayr Debba en 1958, Imad Moghniyé est issu d’une famille de notables qui compte dans ses rangs des dignitaires religieux chiites, comme Mohammad Jawad Moghniyé, célèbre pour ses écrits sur l’islam. Mais, dans une sorte de rébellion, le jeune Imad Moghniyé est d’abord attiré par les groupes de gauche, voire d’extrême gauche. Il commence ainsi par adhérer à un groupe situé à mi-chemin entre les révolutionnaires socialistes et les maoïstes, soutenu comme tous les groupuscules du genre à l’époque par le Fateh d’Abou Ammar. Militant et baroudeur, le jeune homme intègre rapidement le service de sécurité unifié du Fateh dirigé par Abou Ayad. Entre 1975 et 1978, il était en poste à Chiyah et c’est là qu’il rencontre ceux qui deviendront pendant quelques années ses compagnons de route, Abdel-Hadi Hamadé et Ali Dib (ce dernier a d’ailleurs été assassiné par un hélicoptère israélien en 1999 au Liban-Sud, alors qu’il se faisait appeler Khodr Salamé et qu’il était devenu un cadre important du Hezbollah). Tous les trois formaient le noyau de ce qu’on appelait alors le clan chiite du Fateh établi dans la banlieue sud de Beyrouth.

La révolution islamique d’Iran, un déclic

C’est d’ailleurs dans cette même banlieue sud que le chemin de Moghniyé croise celui de sayyed Mohammad Hussein Fadlallah qui prêchait dans la mosquée de Bir el-Abed. Le jeune combattant découvre ainsi que l’islam défend aussi les droits des opprimés et il se rapproche de plus en plus de la religion musulmane. En 1978, la victoire de la révolution islamique en Iran constitue pour lui une sorte de déclic. Il bascule alors dans le clan des religieux. Entre-temps, pendant ses années au Fateh, il avait rencontré un certain Rafic Dust venu aider l’organisation palestinienne à entraîner les jeunes combattants. Rafic Dust deviendra plus tard le chef des gardiens de la révolution iraniens et à travers lui, Imad Moghniyé nouera des liens très étroits avec les responsables iraniens.

En 1982, lorsque l’armée israélienne envahit le Liban, il a déjà choisi sa voie : il sera l’un des premiers Libanais à entrer en résistance contre les Israéliens avec l’aide des Iraniens. Le Hezbollah n’existait pas encore ; c’est pourquoi on a tendance à le considérer comme l’un de ses fondateurs.

Depuis lors, son nom a commencé à apparaître dans plusieurs actions spectaculaires. Cela commence avec l’attentat contre le QG israélien à Tyr en 1982, qui avait fait 75 morts parmi les soldats israéliens. Ce fut ensuite l’explosion du QG des marines et l’attentat contre le Drakkar en 1983 ; les Américains et les Français sont convaincus qu’il en est le cerveau. D’ailleurs, ils ne cesseront de réclamer son arrestation aux autorités libanaises. Un peu plus tard, son nom est mêlé à l’enlèvement d’otages occidentaux au Liban et même aux négociations visant à leur relaxation. Selon certaines informations, il aurait même été arrêté à l’aéroport d’Orly au cours d’une de ses missions secrètes pour négocier la libération des otages occidentaux et c’est l’intervention d’Abou Ayad auprès des autorités françaises qui aurait permis sa libération. D’ailleurs, dans des témoignages à l’AFP, certains anciens otages français au Liban ont affirmé qu’il venait les visiter dans leurs cellules et bien qu’ils avaient les yeux bandés, ils auraient reconnu sa voix entre mille.

En 1985, le nom de Imad Moghniyé apparaît dans l’enlèvement de l’avion de la compagnie américaine TWA. Avec Hassan Ezzeddine et Ali Atoué, Imad Moghniyé formait le commando en charge de l’opération. L’avion qui devait effectuer la liaison Athènes-Rome avait été contraint à atterrir à Beyrouth… Après cette opération, Ezzeddine et Atoué avaient choisi la discrétion et personne n’aurait plus parlé d’eux si les Américains n’avaient ressorti leurs noms les classant parmi les 22 terroristes les plus recherchés du monde dans une liste publiée en 2001. Par contre, Imad Moghniyé avait poursuivi sa carrière dans la résistance, multipliant les allers-retours Beyrouth-Téhéran.

Un militant à la retraite ou le chef militaire du Hezbollah ?

Recherché par les services secrets de plus de 40 États, son nom avait été cité dans les attentats visant des Israéliens en Argentine et au Kenya, en 1994. Mais aucune preuve de son implication n’avait été fournie. L’homme était pourtant considéré comme l’un des « cerveaux » du Hezbollah. Il vivait dans la clandestinité la plus totale et changeait souvent d’apparence pour rester méconnaissable. Nul ne savait où il se trouvait, ni quelles étaient ses fonctions réelles. Mais Israël et les États-Unis n’ont jamais cessé de réclamer son arrestation. En 1995, une voiture a explosé dans la banlieue sud de Beyrouth devant la boulangerie de Fouad Moghniyé, le frère de Imad, qui est mort dans l’attentat. Selon les informations du Hezbollah, c’est Imad qui était visé et il a fallu attendre quelques mois pour que les autorités libanaises arrêtent Ahmad Hallak, qui a fait des aveux complets avant d’être jugé et condamné à mort.

Se déplaçant dans le plus grand secret entre Beyrouth, Damas et Téhéran, Moghniyé n’a cessé de cultiver le mystère, devenant ainsi, pour les militants du Hezbollah, un symbole de la lutte et pour certaines parties occidentales une grande figure du terrorisme. Pour la petite histoire, le célèbre auteur de romans d’espionnage Gérard de Villiers l’a placé au cœur de l’intrigue dans deux de ses ouvrages. C’est dire combien Moghniyé était au cœur du monde des renseignements.

Alors que, depuis 1995, beaucoup d’experts estimaient qu’il était à la retraite, d’autres au contraire le considéraient comme le chef militaire du Hezbollah, l’un des cerveaux des dernières opérations d’enlèvements de soldats israéliens en 2000 et en 2006, et même l’un des principaux stratèges de la guerre de juillet 2006.

Mort dans l’explosion de sa voiture à Damas lundi soir, Imad Moghniyé emportera ses secrets avec lui. Mais aujourd’hui pour les militants du Hezbollah, il ne restera de lui que l’image d’un héros, qui a vécu et qui est tombé en martyr pour la même cause.

Source : L’Orient-Le Jour jeudi 14 février 2008

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