Plongée en Irak
Nation Arabe :: Vendredi, 4 avril 2008 . 21:02 t.u. ::
Les mots et les images ont déferlé pour marquer les cinq ans du chaos irakien. Trop, c’est trop. Trop d’horreurs, trop d’informations complexes, trop de préjugés. Le flot des dépêches ne nous rapproche pas de cette tragédie si actuelle: elles nous en éloignent. Par la nausée qu’elles suscitent.
Rien d’étonnant à cela. Les journalistes sur place sont rarissimes. L’essentiel de ce qu’on lit émane d’agences anonymes, de commentateurs marqués par telle ou telle option. L’Irak n’est plus qu’un point sur la carte géostratégique où l’on déplace des pions, le sunnite, le chiite, l’allumé de Téhéran, le gentil Obama, le va- t-en guerre McCain, l’énigmatique Hillary et tant d’autres.
Que faire, au-delà des bavardages, pour mieux savoir, mieux comprendre, mieux pressentir la réalité? Lire le dernier livre d’Anne Nivat (1). Cette journaliste et reporter hors du commun, spécialiste de la Russie, s’est plongée d’abord dans la guerre en Tchétchénie. Puis, elle s’est mise à arpenter l’espace musulman. Voilée, discrète, attentive, elle ne va jamais dans les hôtels, vit chez l’habitant, parle beaucoup avec les femmes. Et ce qu’elle raconte vient troubler nos idées reçues. Elle a fait plusieurs voyages en Irak. Non pas dans des fourgons militaires, non pas recluse dans la «zone verte» où les Occidentaux se barricadent, mais partageant la vie quotidienne de ses amis.
Et soudain, c’est la plongée dans la réalité. La tension permanente dans cette ville où partout poussent des murs de béton et de méfiance. Où le bruit des chars et des avions fait peur à tous. Où la haine religieuse fait couler le sang et pourrit les rapports humains. Comment, dans ce champ de ruines, aimer, se marier, travailler, se distraire? Quelques superbes portraits émergent du récit. Cette femme médecin qui brave les interdits, se dévoue dans les pires conditions, qui n’a pas envie de partir et qui aimerait trouver un mari. Cette belle professeur aux beaux-arts qui pose à côté de l’auteur, la chevelure libre et les lèvres peintes. Ce restaurateur, mi-chiite mi-sunnite, qui s’obstine à à combler ses hôtes: «On ne veut pas entendre ce qui se passe dans la rue. D’ailleurs, le bruit des générateurs couvre tout, et c’est tant mieux. Nous aussi, on veut vivre heureux !» Ce prêtre catholique qui a le droit de voyager et qui, à chaque retour, se désole de l’incompréhension qu’il a rencontrée aux Etats-Unis et en Europe. Son seul message: «Regardez-nous autrement.» Et tous ces hommes, toutes ces femmes, sunnites, chiites, kurdes, chrétiens, qui aimeraient tant la paix et qui osent à peine dire son nom. Qui, c’est le paradoxe dans cet environnement de folie, témoignent d’une dignité, d’un courage et d’un esprit de solidarité admirables.
Un seul vœu unanime. Que les Américains partent. «Ce ne peut pas être pire…» disent-ils tous. Mais dans le bunker géant où se protègent les chefs de l’armée d’occupation, on n’entend rien de ce cri. Lorsqu’elle parvient, non sans difficulté, à rencontrer un expert américain, Anne Nivat est effarée par son ignorance de cette société complexe que la guerre a fracassée.
Cette journaliste a un secret. Elle parle de tous avec empathie. Elle ne se laisse aller à aucune condamnation péremptoire. Elle écoute, elle raconte. Son constat est certes accablant, mais, dans ses termes, il apporte une forme de soulagement au témoin lointain et exaspéré, peut-être même une toute petite lueur d’espoir.
Rapporté à ce regard-là, l’actuel débat sur l’Irak tel qu’il fait rage aux Etats-Unis a quelque chose d’irréel. L’image-fiction que Bush et consorts ont imposée de ce pays a provoqué la mort de 4000 soldats US, des centaines de milliers de victimes civiles, des millions de réfugiés, des souffrances quotidiennes indicibles. Seul l’Iran des mollahs triomphe: il étend son influence. Le mensonge a conduit à la catastrophe. Du coup, cette puissance, même si elle s’amendait et tenait soudain un discours plus raisonnable, a perdu tout droit, toute autorité pour tenter de construire un jour un Irak différent.
On se souvient de la réflexion du général de Gaulle, dans son discours de Phnom Penh, en pleine guerre du Viêt-nam (2). «Il est invraisemblable que l’appareil guerrier américain vienne à être anéanti sur place, il n’y a, d’autre part, aucune chance pour que les peuples de l’Asie se soumettent à la loi de l’étranger venu de l’autre côté du Pacifique, quelles que puissent être ses intentions et si puissantes que soient ses armes.» Changez les noms, oubliez la date, le propos reste actuel.
Notes
1) Bagdad zone rouge. D’Anne Nivat, Fayard, 280 p.
2) 1er septembre 1966.
Source : L’air du large


