Colombie, intox et bobards

Amériques :: Lundi, 14 avril 2008 . 13:56 t.u. :: José Antonio Gutiérrez   Envoyer   Imprimer
Colombie, intox et bobards

Lors de l’opération ayant conduit à la mort de Raul Reyes (1) on a appris que ses ordinateurs portables retrouvés contenaient des informations mettant en lumière les liens de Chavez (2) et Corréa (3) avec les Farc. Bizarre quand on pense que seuls ces appareils, fragiles s’il en est, restaient intacts au milieu d’une destruction totale.

Plus récemment, on apprenait tout sur l’état de santé d’Ingrid Bétancourt et ce, dans les moindres détails. Bizarre alors que l’on ne sait même pas où elle se trouve. Un peu plus tard, on voit que presque personne ne croit plus à ces informations. Mais au fait, d’où viennent-elles ? Il paraît plus que plausible que la presse internationale, française en particulier, se contente de reprendre les articles de la presse colombienne qui n’est, comme on le verra dans l’article, qu’une vaste entreprise de propagande pro Uribe (4).

Sur le manque d’objectivité de la presse colombienne et son utilisation dans la publicité belliciste pour dénaturer, mentir et nourrir le mythe du bien absolu représenté par Uribe et le mal absolu représenté par l’insurrection.

En Colombie il y a longtemps déjà que pour la presse importent peu les faits, l’objectivité, rien de cela. Ces choses là sont pour les naïfs. La presse colombienne ne veut pas être prise pour pusillanime et assume, enthousiaste, son rôle, sur le champ de bataille. Les journalistes sont de véritables soldats de la plume et de l’encrier. Leur rôle est de servir la propagande belliqueuse et de flatter le tout-puissant Uribe. C’est avec cette motivation qu’ils ont transformé l’énorme tragédie du conflit colombien en un reality show, où chaque article consiste à faire avancer la popularité d’Uribe, l’enfant doré de élite colombienne.

Tout ce qui est à vomir sert à nourrir la morbidité d’une population qui, depuis les centres urbains, observe comme s’il s’agissait d’un film de Rambo, le déroulement du conflit dans les secteurs ruraux.

La presse colombienne est ainsi quelque chose comme une version perverse et invertie de García Márquez, qui a transformé son réalisme magique en un réalisme « tragique », mais où, tout comme dans l’oeuvre de l’écrivain, il est également difficile de distinguer où commence la réalité et où se termine la fiction. Les informations, en tant que telles, ne valent plus que dans la mesure où elles servent de propagande pour aider à la mise en place de l’énorme machine de guerre colombienne.

Ce n’est pas pour rien que Reporters Sans Frontière situe la Colombie au 126ème rang sur 169 dans le classement des pays en fonction de la liberté d’information (5). Il ne faut pas être un génie des calculs mathématiques pour comprendre qu’il y a quelque chose qui cloche dans les médias colombiens. Même dans la dernière réunion de la Société Interaméricaine de Presse tenue à Caracas ce week-end, on a largement parlé des menaces reçues par 32 journalistes colombiens 6) ; mais, El Tiempo, ne pouvait s’empêcher de faire son miel des critiques envers Chávez faites dans cette même réunion, en publiant de nombreux articles, gros titres et interviews, et en ne consacrant seulement qu’une paire de lignes aux critiques faites à la Colombie, lesquelles ont pourtant été d’une tout autre dimension que ce qui est reproché au Venezuela (7).

C’est qu’ils analysent la réalité avec des verres déformants : les critiques envers leur régime n’existent pas, sont ignorées, ou elles sont montrées comme douteuses, probablement des mensonges inventés par le communisme international et ils concluent toujours par une comparaison négative envers le Vénézuéla. Oui, le Vénézuéla est l’enfer et la Colombie le paradis, ce qui explique les « hordes » de Vénézuéliens qui courent pour trouver asile en Colombie et jouir un peu des « garanties constitutionnelles » « de la forte et saine démocratie » colombienne. Paramilitaires ? Démobilisés. Conflit ? Rien de cela, le terrorisme est marginal. Parapolítique ? La justice est en train d’agir. Syndicalistes assassinés ? On n’en assassine pas autant (ils les ont déjà tué presque tous !) Crimes d’État ? Inventions du communisme Prisonniers politiques ? Il n’y en a pas ; génocide de l’UP ? On ne comprend pas, répétez s’il vous plaît… !

Pauvre presse colombienne. Elle vit dans un monde imaginaire, dans une bulle fragile, sur le point d’éclater, qui navigue dans un monde turbulent en prêchant les vertus des institutions sacrées de la « démocratie » colombienne - démocratie dans laquelle ont été assassinés des partis entiers - et terreur de ses voisins. Dans son monde imaginaire, tout le monde idolâtre son chef suprême et a en horreur sa critique, au point que l’on fait passer le coup dur reçu par leur champion pendant la réunion du Groupe de Rio comme une victoire diplomatique d’Uribe… quelle victoire à la Pyrhus ! Cette « victoire » est la condamnation par toute l’Amérique - sauf des USA, évidemment – de son bombardement en Équateur ; nous nous demandons quelle est leur vision de ce qu’est un échec. En fait, son strabisme et son obstination à confondre ses désirs avec la réalité, expliquent ses conclusions surprenantes. Ces distorsions peuvent être expliquées par les intérêts (de classe) des propriétaires de ces médias, lesquels sont notablement concentrés : El Tiempo, entre les mains des Santos (oui, les mêmes qui sont vice-président et ministre de la défense) ; El Espectador, entre les mains du groupe Communcan SA, de Saint Domingue celui qui jusqu’il y a peu possédait également Caracol, RCN, entre les mains d’Ardila Lulle.

Ou, peut-être, ces distorsions peuvent aussi s’expliquer par le développement d’une politique étrangère « à rebours » de la Colombie. Quand toute l’Amérique latine s’éloigne du consensus de Washington, la Colombie, avec sa presse à la pointe, court se mettre aux ordres de l’Oncle Sam comme son meilleur élève. Plus encore, tandis que les mêmes USA partout dans le monde perdent l’ascendance qu’ils ont eue au terme de la Guerre Froide et sont isolés chaque fois plus en termes diplomatiques et politiques, en Colombie il semble que, dans une relation inversement proportionnelle au reste du monde, l’amour pour Washington croît sans cesse (8). Ses chefs implorent, supplient pour un traité de libre commerce avec les USA quand tout le monde le rejette, et ils les supplient avec une insistance maladive, frôlant le masochisme, sans défaillance, face au rejet réitéré. Le parti démocrate du parlement du pays qui choque tout le monde avec les agressions de l’Irak, de l’Afghanistan (pour ne nommer que les plus récentes) ainsi qu’avec les tortures en Guantánamo et Abu Ghraib, considère que la Colombie ne dispose pas des standards suffisants de droits humains.

Et, maintenant, apparaissent des enquêtes comme autant de cartes cachées dans la manche : 84 % de la population soutient Uribe ! Celui-ci doit être le chef le plus populaire après Kim Jong Il (9), avec des niveaux d’approbation de 99 %. Bien qu’il se dit que s’ils continuent à tuer l’opposition de la manière dont ils le font, ils obtiendront bientôt les 100 %. Personne, cela dit, ne se questionne sur les méthodes employées, ni pourquoi ces enquêtes apparaissent dans des conjonctures dans lesquelles Uribe est englué - parapolítique, crise avec l’Équateur - ni où ont été faites ces enquêtes (généralement dans les principaux centres urbains de Medellín, Barranquilla, Bogota et Cali, mais dans quels secteurs de ces villes ?). Personne ne mentionne non plus la distorsion qu’implique la quantité d’informateurs qu’il y a en Colombie : si quelqu’un me demandait quel est mon avis sur Uribe, d’entrée je dirais que je l’adore et que c’est une bénédiction authentique, même si je dois en avoir mal à l’estomac pour le reste du mois. Parce que même si cela me détruit l’estomac, au moins je sais qu’ils ne me déclareront pas coupable d’« infraction de rébellion » qu’ils ne me tueront pas ni tueront quelqu’un de ma famille.

Mais il est indubitable que, même si ces chiffres peuvent paraître peu croyables pour ceux qui pèchent par trop de méfiance, la marge d’approbation d’Uribe est assez haute. Et ceux qui l’adorent, le font avec fureur, à en mourir, avec une passion toute shakespearienne. Et plus de saloperies il fera, plus ils l’adoreront.

En Colombie, comme dans le reste de l’Amérique, beaucoup de choses fonctionnent à l’envers. En Colombie, par exemple, les patriotes sont ceux qui vendent et saignent la nation, pourvu qu’ils portent les couleurs du drapeau.

Dans ce monde à l’envers qu’est la Colombie, le conflit social armé n’est pas la conséquence de la pauvreté, de la misère ou de la marginalisation ; non, Uribe, et pour tous ses flatteurs dans la presse, ces maux sont les résultats de la guerre. Il faudrait donc croire le mythe selon lequel, avant les Farc-ep, la Colombie était une société d’abondance, pacifique, où tous avaient accès à sécurité sociale et à un travail dignement rémunéré. Jusqu’à ce qu’arrivent les Farc-ep qui mirent fin à cette idylle pour se livrer fébrilement à une lutte armée que, hypothétiquement, personne ne soutient mais qui cependant se reproduit décennies après décennies.

Toute l’Amérique latine est un continent de l’absurde ; où les conséquences sont des causes et où le problème de savoir qui est le premier de la poule ou de l’oeuf a constitué l’aliment intellectuel préféré de notre élite politique rance pour des siècles. Mais le côté tragique du drame colombien, comme sa souffrance, font que l’absurde en Colombie arrive à hérisser les cheveux.

Mais non seulement la presse colombienne vit de distorsions, mais aussi de mensonges. Selon une enquête récente, 89 % des journalistes ne croient pas l’information des organismes officiels sur le conflit (10), et, pourtant, toute la presse la reproduit servilement.

Avant les élections de 2006, ils ont inventé une offensive des Farc-ep dans lesquelles seraient morts une fillette et un indigent. Ils se sont indignés, ils ont condamné la barbarie, mais plus tard il s’est avéré qu’il s’agissait d’un montage de la XIIIème Brigade de l’Armée ; alors apparurent quelques lignes marginales, puis le silence a suivi. La même chose avec le cas de San José de Apartado : un déserteur des Farc-ep est sorti en parlant que c’étaient les insurgés qui étaient responsables du massacre… et à la fin des fins, quand on a su que cela avait été le fait de l’armée, on n’a plus beaucoup parlé de ce cas. Mais ce qui est des horreurs de Bojayá ils se chargent de les ressortir tant qu’ils le peuvent. Des morts servent pour leur croisade, d’autres non.

Tromperie également quand après avoir tué Raul Reyes, le négociateur des Farc, on exige ensuite l’échange de prisonniers. Avec tout un déploiement médiatique, sur l’urgence de la situation humanitaire des otages. Nous nous demandons si cela leur a traversé l’esprit, avant de bombarder le campement en Équateur, quelques moments après la libération de quatre otages. Je me demande ce qui se passerait si les Farc-ep avaient assassiné le ministre Santos, après que le gouvernement eut libéré, sans condition, quelques guérilleros emprisonnées, et avaient ensuite eu le front d’exiger la libération de nouveaux prisonniers…

Ce qui apparaît comme nouveau dans ce réality show dans lequel les médias ont transformé le conflit colombien sont les providentielles barres d’uranium appauvri qui ont été trouvées dans un faubourg de Bogota. Au début, on a dit que les Farc-ep - le nouveau Al Qaida latino-americain -, essayaient de fabriquer des armes de destruction massive, radioactives. Des scientifiques américains sont intervenus ensuite pour mettre un bémol en indiquant que ces révolutionnaires manquaient des moyens techniques pour faire un usage quelconque de ce matériau. Et la version se transforma alors, changée en une tentative de traiter avec un « gouvernement »… et donc, à n’en pas douter, d’un début de lien des Farc avec l’Iran, la Corée du Nord ou tout autre membre de « l’axe du mal ».

Ils disent que ces barres ont été trouvées grâce aux informations contenues dans les ordinateurs de Reyes saisis après l’attaque du campement en Équateur… Surprenant si l’on considère qu’ils ont pu résister à un bombardement, avec l’aide d’une technologie de pointe, qui a tout détruit alentour. Surprenant qu’ils aient pu résister aux ondes de choc. Toute cette information précieuse se réduit à quelques photocopies qui ont été remises à Rafael Correa en Équateur. Il n’y a pas de doute sur la gravité des découvertes d’uranium : c’est vrai puisqu’elles sont apparues au milieu de preuves indéniables, comme la photographie de Reyes avec le ministre équatorien (qui n’était peut-être pas équatorien, mais argentin, et n’était pas ministre, mais dirigeant communiste) ! Ou elles sont peut-être apparues au moyen des archives yankees sur les armes de destruction massive que possédait Saddam Hussein !

Nous restons dans l’attente de quelle sera la nouvelle surprise que nous livrera la série des historiettes publiées par El Tiempo… qui sait ? Ils auront finalement découvert que l’assassin de Gaitán (chef du Parti libéral assassiné pendant la campagne présidentielle de 1948 NdT) fut, en réalité, le Singe Jojoy ? (Surnom de Jorge Briceño Suárez un de commandants des Farc NdT) ou ils révèleront les lettres d’amour qu’Ousama ben Laden écrivit à Tirofijo ? (« Tire juste » surnom de Manuel Marulanda Vélez chef des Farc Ndt).

Ne manquez pas le prochain chapitre…

4 avril le 2008

L’auteur est membre du Centre de Solidarité avec l’Amérique latine en Irlande et il a pris part à la Mission Internationale de Vérification sur la Situation Humanitaire et les Droits Humains des Peuples Indigènes de la Colombie (MIV), en septembre 2006.

Notes

(1) Ex-n°2 des Farc mort récemment suite à une opération de l’armée colombienne en territoire équatorien, ce qui valut une crise diplomatique teintée de bruits de bottes entre l’Équateur et le Vénézuela d’une part et la Colombie d’une autre part.

(2) Président du Vénézuela

(3) Président de l’Équateur

(4) Président de la Colombie / Note de Nada.

(5) Voir http://www.rsf.org/article.php3?id_…

(6) http://espanol.news.yahoo.com/s/ap/…

(7) http://www.eltiempo.com/internacion…

(8) Tiens tiens, ça rappelle la diplomatie.

(9) Chef d’État de la Corée du Nord

(10) http://www.diagonalperiodico.net/sp…

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