Le Liban, terre de constante confrontation entre deux modèles étatiques, oriental et occidental

Verbatim :: Vendredi, 16 mai 2008 :: Joseph Khoury :: Envoyer   Imprimer
Le Liban, terre de constante confrontation entre deux modèles étatiques, oriental et occidental

Interview – Joseph Khoury, consultant établi à Paris, donne une lecture socio-stratégique inédite du désordre libanais L’interview est recueillie par Michel Haji Georgiou.

« Le désordre libanais ». Tel est le titre de l’ouvrage de Joseph Khoury, consultant en géopolitique installé à Paris, qui avait été censuré au Liban dès sa sortie en 1998 (chez L’Harmattan) par la Sûreté générale, laquelle n’avait pas hésité à effectuer des descentes dans plusieurs librairies de Beyrouth pour saisir les exemplaires exposés. Dans ce livre, qui propose une analyse de la problématique libanaise sous un angle inédit, hors des schémas traditionnels, Joseph Khoury « revisite l’histoire des batailles » au Liban sous un angle socio-stratégique, comme un diagnostic du désordre libanais, « dégagé du brouillard idéologique ». Le Liban est une terre de confrontation entre deux modèles étatiques « transhistoriques », l’État oriental (terrestre) et l’État occidental (naval), qui agissent à travers leurs relais locaux respectifs. Ces relais locaux sont devenus le « combustible d’une hégémonie alternée qui fait que les uns n’espèrent plus la liberté que débarquée d’une frégate occidentale et les autres ne conçoivent la leur qu’à l’ombre du char d’un conquérant oriental », écrit Joseph Khoury. L’ouvrage analyse, sur le plan tactique et socio-stratégique, la bataille d’Amioun (695), qui fonde d’après l’auteur la nation maronite et le Liban contemporain, puis les batailles qui instituent/ferment les « cycles de domination impériale » qui se sont succédé ensuite au Liban : la conquête mamelouke (1292-1305), qui institue le cycle de domination orientale ; le soulèvement maronite contre cette domination (1858-1860), les quatre expéditions navales occidentales qui ponctuent le cycle occidental qui va succéder au cycle oriental, après l’échec de l’institution d’un code maronite autonome (1860, 1920, 1958, 1983), et la poliorcétique (art du siège en grec) syrienne contre le réduit maronite qui se conclut par le « phénomène Aoun », qui conduit les maronites à un « suicide stratégique » ouvrant la voie à l’invasion syrienne du réduit chrétien et au retour de la domination « orientale ».

De Paris où il se trouve, Joseph Khoury expose, dans une interview à « L’Orient-Le Jour », ses vues concernant les principaux aspects géostratégiques (et historiques) de la crise qui déchire le Liban.

Question – Dans la conclusion de votre ouvrage, vous vous interrogez si le Liban, en tant qu’État (émirat, Ire et IIe républiques), n’est pas « un produit génétiquement vicié » ? Le Liban est-il un mythe ?

Réponse – « Le Liban “uni ” restera un mythe tant que “la liberté pour une partie des Libanais ne s’obtient que par la victoire militaire, grâce à une aide amie externe, sur l’autre partie, et vice versa”. Depuis mille ans, le Liban est un front de guerre entre l’Orient et l’Occident. »

Q – Pourquoi ?

R – « Dès son apparition en tant qu’entité stratégique, au 7e siècle, avec l’installation des maronites dans ses montagnes, le Liban a été perçu comme une “partie d’Occident” en Orient. Les maronites y disposent d’une zone fortifiée naturellement (montagne), proche de la mer (voie d’arrivée de l’aide occidentale), ils sont liés à l’Occident chrétien, et ils possèdent alors une capacité militaire forgée lors de la guerre aux côtés des Byzantins contre les Arabes. L’empire arabe les a aussitôt assiégés avec des tribus arabes et perses chiites fixées sur la côte, comme des sentinelles pour les empêcher de se connecter avec le monde chrétien. Le procédé d’encerclement et de dilution démographique n’a d’ailleurs pas cessé d’être utilisé à cet effet. Cette configuration d’assiégés liés à l’Occident et d’assiégeants liés à l’Orient est à l’origine de la guerre permanente au Liban. »

Q -Vous parlez « d’alternance de cycles impériaux », occidentaux et orientaux ?

R – « Les maronites ont vécu dans l’autonomie stratégique jusqu’à l’arrivée des croisés au 11e siècle qui va modifier la donne. Les croisés ont refoulé les tribus-sentinelles orientales vers la Syrie et permis aux maronites de se désenclaver et de se reconnecter avec l’Occident. Mais ce schéma allait se reproduire en sens inverse deux siècles plus tard, avec la reconquête orientale des États francs et la conquête mamelouke de la zone noyau maronite. Les anciennes tribus-sentinelles, devenues auxiliaires militaires de l’empire oriental, passent du statut d’assiégeant à celui de relais de la domination de l’empire oriental sur les maronites. C’est le fameux “émirat” qui va durer jusqu’à la révolte des maronites au 19e siècle. Puis, encore une fois, ce schéma va se reproduire en sens inverse : la réaction génocidaire de l’empire d’Orient et de ses relais locaux contre cette émancipation (1860) aboutit à l’intervention navale française qui marque le retour de l’Occident en Orient, cinq siècles après la défaite des Francs. »

« L’expédition navale des Marsouins français en 1860 institue un cycle étatique de type occidental en soustrayant les maronites à l’État oriental (province du Mont-Liban). Cette structure sera élargie grâce à l’expédition occidentale de 1918-1920 (Grand Liban), déclinera en 1958, et s’effondrera avec le massacre des marines américains et des paras français en 1983. Les maronites se replient alors dans la zone noyau d’avant 1860 et fortifient le réduit chrétien. »

Q – Au cycle occidental succède alors un cycle oriental ?

R – « Ce n’était pourtant pas une fatalité. Une voie de rupture avec ce cycle d’alternance des cycles impériaux, qui dure depuis le 11e siècle, était possible. Au lendemain de la déroute occidentale en 1983 et des massacres qui l’ont suivie, deux options stratégiques sont apparues au sein du réduit chrétien. La première, téléguidée par Damas, appelle à la reddition “honorable” des maronites à l’empire d’Orient, représenté par Damas, et au retour au statut d’avant 1860. Elle est incarnée par Élie Hobeika. Mais elle est vite rejetée. »

« La seconde, qui prévaut, plaide pour l’organisation de la survie au sein du réduit, comme ce fut le cas entre le 7e et le 11e siècle, hors de la domination orientale et malgré l’absence d’aide occidentale. Elle est incarnée par Samir Geagea. Cette option menaçait la stratégie de conquête syrienne. Outre qu’elle l’empêche de parachever sa conquête du Liban, elle constitue un modèle séducteur pour les entités orientales libanaises. Elle leur offre un modèle d’émancipation qui, s’il est suivi, ouvre la voie à l’émergence d’une coalition d’entités locales autonomes des empires, tant orientaux qu’occidentaux, susceptible d’aboutir à un État libre dans lequel les entités libanaises, “occidentale” et “orientales”, ne se dominent pas successivement grâce à un appui externe, mais cohabitent librement et volontairement sans renoncer à leurs identités. »

« Ne pouvant détruire ce code en envahissant le réduit chrétien militairement par une attaque frontale, Damas a eu recours à un vieux stratagème poliorcétique qui consiste à se faire ouvrir les portes du réduit de l’intérieur par un acteur intra-muros, en l’occurrence Michel Aoun, l’avatar du système étatique occidental effondré, qu’il conduit, par une série d’opérations poliorcétiques, au suicide stratégique. Ce qui a permis à Damas de s’emparer du territoire et des structures d’État pour imposer sa domination sur le Liban selon un modèle étatique de type oriental. »

Q – Comment expliquer l’effondrement de ce modèle oriental en 2005 ?

R – « D’abord par son rejet immédiat par les maronites. Leur code socio-stratégique autonome ayant survécu au “suicide” de Aoun, les maronites ont adopté une résistance civile, au prix d’une répression, symbolisée par la détention de Samir Geagea, qui a empoisonné le système de domination syrien et l’a empêché de se consolider. Ensuite par son rejet progressif par les sunnites et les druzes à cause de leur marginalisation par Damas au profit des chiites. »

Lorsque Damas marginalise les sunnites en s’appuyant sur les chiites

Dans le cadre de cette confrontation permanente sur la scène libanaise entre les deux modèles étatiques oriental et occidental, le régime syrien (représentant l’État oriental) s’est d’abord appuyé sur les sunnites et les druzes ainsi que sur les organisations armées palestiniennes pour déstructurer l’État libanais « occidental », avant de s’ancrer ensuite sur Téhéran en marginalisant les sunnites au profit des chiites. Joseph Khoury expose sa vision historique d’un tel processus.

« La création d’Israël, comme le “Liban des Anglais”, à l’endroit des anciens États francs, trente ans après la chute du dernier empire d’Orient (ottoman), a provoqué la résurgence de la demande d’empire parmi les Arabes pour contrer l’Occident, souligne-t-il. Le Caire, Damas et Bagdad, les anciennes capitales califales, se sont disputé le commandement de cet empire, qui n’a finalement pas réussi à s’imposer en raison de son échec face à Israël. Le renoncement du Caire à l’empire (paix avec Israël) s’est fait au moment où s’installait en Iran un régime prétendant prendre le relais des Arabes sunnites pour refonder l’empire d’Orient sous commandement chiite. Mais cette ambition iranienne a été perçue comme une menace par les monarchies arabes sunnites voisines. Bagdad, dominé par les sunnites, s’est alors engagé dans une guerre pour endiguer Téhéran. En réaction, Damas, dominé par les alaouites, s’est allié à l’Iran pour contrer l’Irak et empêcher une victoire contre Téhéran qui légitimerait l’aspiration de Bagdad au commandement arabe. »

« Jusque-là, Damas s’était appuyé sur les sunnites et les druzes ainsi que sur les organisations armées palestiniennes (sunnites) pour déstructurer l’État libanais “occidental”. Son amarrage à Téhéran va se traduire par une vaste stratégie de marginalisation des sunnites au Liban au profit des chiites. Damas s’est d’abord débarrassé des organisations palestiniennes (il laisse Israël détruire leur machinerie militaire en 1982). Parallèlement, il militarise et endoctrine les chiites avec l’aide de l’Iran, dont il fait son principal relais dans son dispositif militaire avec lequel il engage une contre-offensive générale. Dans une première phase, il sabote la refondation de l’État “occidental”, refoule les forces expéditionnaires occidentales venues soutenir cette refondation, et repousse les maronites à l’intérieur du réduit qu’il assiège. Puis, dans une deuxième phase, Damas organise le chaos dans les régions conquises pour recomposer son dispositif ethnostratégique : à travers les chiites, il exclut les druzes de Beyrouth et les relègue au rang d’auxiliaires cantonnés au sud du Mont-Liban, mate les organisations sunnites nationalistes arabes, et achève les organisations palestiniennes repliées à Tripoli. »

Le Hezbollah et Aoun

Dans un tel contexte, l’invasion du Koweït par l’Irak a-t-elle changé la donne ?

« Ayant réussi à contenir l’Iran, l’Irak se retourne vers ses arrières arabes pour réclamer le commandement, souligne Joseph Khoury. Face au refus des monarchies du Golfe, il envahit le Koweït. Son passage du statut d’agent de protection contre l’expansionnisme iranien à celui d’agent de menace des monarchies arabes permet à son rival syrien de passer lui-même du statut d’agent de menace à celui de “gendarme”, ce qui lui permet d’envahir le réduit chrétien où Michel Aoun mimait le rôle de “rebelle suicidaire”. »

« Cette conjonction d’intérêts entre Damas et la principale monarchie sunnite s’est traduite par l’association du représentant de cette dernière (Rafic Hariri) au système étatique de type oriental mis en place par Damas à partir de 1990. Mais dans ce système, Damas verrouille la primauté chiite et la subordination sunnite établie durant la bataille de conquête. Dans le système étatique oriental, la fonction militaire (armée et services de sécurité) domine les fonctions politique et religieuse et rackette la fonction économique. »

« Ainsi, le Hezbollah passe du statut d’auxiliaire iranien à celui d’armée quasi nationale chargée du front avec Israël. L’armée libanaise héritée du cycle occidental, détruite durant le “phénomène Aoun”, est reconstituée à partir du noyau chiite comme auxiliaire des services de sécurité syriens et elle est éloignée de la frontière pour être dédiée au maintien de l’ordre intérieur, c’est-à-dire la répression de l’opposition maronite. Quant aux sunnites, ils sont cantonnés à la fonction économique, chargés de drainer les aides financières des monarchies sunnites et des crédits occidentaux. »

La succession à Damas

Quels sont les facteurs qui pourraient expliquer la rupture de cet équilibre ?

« Des facteurs internes au régime syrien et des facteurs régionaux, indique Joseph Khoury. Pour imposer sa succession par son fils, Hafez el-Assad écarte les barons sunnites du régime syrien, réfractaires à cette succession dynastique alaouite. Pour imposer Bachar au Liban, Assad devait aussi y affaiblir les sunnites et les druzes, liés à ces barons et aussi réfractaires qu’eux. L’installation du commandant de l’armée, Émile Lahoud, à la présidence de la République, totalement marginalisée depuis 1990, visait à élargir la fonction de l’armée et des services de sécurité de la répression de la résistance maronite à la répression de l’insubordination des sunnites et des druzes. Ce qui a eu pour effet de rapprocher ces derniers des maronites. La rupture totale entre les sunnites libanais et Damas est liée à l’Irak qui était la cause de leur rapprochement en 1990. La chute du régime sunnite irakien au profit d’un régime à dominance chiite sous influence iranienne a bouleversé l’équation régionale. Pour les monarchies sunnites (et l’Occident), la Syrie perdait son rôle de contrepoids à la menace expansionniste irakienne et devenait complice/instrument de l’expansionnisme de l’Iran et de ses ambitions impériales. L’insubordination sunnite silencieuse devenait ouverte. L’assassinat de Rafic Hariri visait à l’étouffer. Il a eu l’effet inverse en provoquant une révolte populaire généralisée des maronites, des sunnites et des druzes, qui a contraint Damas à retirer son armée du Liban. »

La stratégie de Damas au Liban depuis 2005

La Révolution du Cèdre du printemps 2005 a contraint, à l’évidence, le régime syrien à changer de stratégie sur l’échiquier libanais afin de lancer une contre-offensive et tenter de récupérer la carte du Liban. Joseph Khoury analyse ce changement de cap en soulignant que « l’effondrement du système étatique de type oriental mis en place par Damas en 1990 n’a pas été provoqué par une action militaire occidentale directe au profit des maronites, comme en 1860, mais par un soulèvement d’une coalition populaire“ multiethnique”. Seule l’entité chiite, dominée par le Hezbollah, s’est exclue de cette coalition car elle la prive de sa fonction de relais stratégique de l’empire oriental qui lui assure un rôle dominant ».

« Pour empêcher la constitution d’un système étatique libanais hors de son influence, Damas cherche à briser cette coalition en en éloignant les maronites pour les placer sous l’aile du Hezbollah. L’objectif est d’isoler les sunnites et de doter le Hezbollah d’une couverture maronite pour s’emparer du pouvoir et replacer le Liban sous domination de l’empire d’Orient. Encore une fois, pour manipuler les maronites, Damas recourt à Michel Aoun. À la fin des années 1980, Damas l’avait utilisé pour détruire le code maronite autonome qui l’empêchait de parachever sa conquête du Liban. Aujourd’hui, il l’utilise pour saboter l’émergence d’un code libaniste autonome qui l’exclut du Liban. »

Qu’en est-il à cet égard de l’argument avancé par certaines factions de l’opposition, notamment chrétienne, portant sur l’alliance des minorités ?

« L’empire oriental est toujours l’œuvre d’une minorité orientale, ethnique ou sectaire, qui forge sa légitimité en affrontant l’Occident pour s’imposer sur la majorité qu’elle soumet de gré ou de force, souligne Joseph Khoury. Ce fut le cas des Arabes qui avaient vaincu les Byzantins au 7e siècle, des Mamelouks qui avaient vaincu les Francs au 13e siècle, et des Ottomans qui avaient vaincu les derniers Byzantins au 15e siècle. La révolte des sunnites libanais contre Damas n’est pas motivée par une rivalité au commandement de l’empire d’Orient. Les régimes arabes sunnites ont renoncé au projet d’empire car ils ont renoncé à l’affrontement avec l’Occident. Ce qui explique d’ailleurs l’émergence du mouvement jihadiste sunnite extra-étatique visant leur renversement et la restauration du califat. Aujourd’hui, seul le régime iranien poursuit une stratégie d’empire. La menace pour les maronites, et pour l’émergence d’un Liban multiple et libre, c’est l’empire oriental, qu’il soit dirigé par un noyau chiite ou sunnite, perse, arabe, ou turkmène. »

Source : L’Orient-Le Jour, mardi 06 mai 2008.

Partager :
  • Digg
  • Sphinn
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Mixx
  • Google Bookmarks
  • Live
  • MySpace
  • NewsVine
  • PDF
  • Twitter
  • Technorati
  • Wikio FR
  • LinkedIn
  • Yahoo! Buzz
  • Slashdot
  • StumbleUpon
  • Wikio

Poster un commentaire

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.