Provocateur dans le meilleur sens du terme, Emmanuel Todd a une façon d’observer le monde qui prend à rebrousse-poil toutes les idées dominantes. Même s’il n’est pas toujours convaincant, il force la réflexion.
En 2002, au moment où la toute-puissance des Etats-Unis triomphait à la face du monde, il publiait son fameux «Après l’empire», où il annonçait le déclin du géant, ses illusions, son triomphalisme en trompe-l’œil. Les années qui suivirent ne lui ont pas donné tort.
Aujourd’hui, il lâche une nouvelle salve intellectuelle avec le démographe Youssef Courbage dans un petit ouvrage, malheureusement bâclé dans la forme, «Le Rendez-vous des civilisations»(1). Une réponse cinglante à l’idée qui, dans le sillage de Samuel T. Huntington, a fini par s’imposer selon laquelle nous traverserions une guerre des civilisations. Avec à la clé la montée inéluctable d’un islam conquérant appuyé sur une formidable explosion démographique.
Todd et Courbage démontent l’argument. Ils décortiquent deux données liées entre elles: les taux de natalité et d’alphabétisation. Surprise: dans le monde musulman, le nombre d’enfants par femme ne cesse de diminuer. De 6,8 en 1975, on en est maintenant à 3,7. Des pays aussi différents que la Tunisie et l’Iran présentent des indices de fécondité presque similaires à celui de la France (1,9). Cette évolution s’accélère aussi au Moyen-Orient, au Maroc et en Algérie. Deux exceptions: le Yémen et surtout le Pakistan, où le terme d’explosion démographique reste justifié.
Les auteurs voient dans ce phénomène le signe d’une modernisation des moeurs. Certes relative et insignifiante à nos yeux d’Occidentaux mais vécue par les intéressés comme un bouleversement à la fois intime et social. On peut voir là une forme de laïcisation rampante dans les profondeurs de la société. Ahmadinedjad voulait un Iran de 120 millions d’habitants: cela n’arrivera probablement pas. Les femmes n’ont pas suivi son conseil. L’ancien premier ministre turc, l’islamiste Necmettin Erbakan prônait «au moins 4 enfants» par famille, «car la population est la puissance par laquelle nous établirons le droit dans le monde»: la Turquie est loin du compte (2,35 en 2005).
Pourquoi cette évolution ? Parce que l’alphabétisation des femmes progresse. En Iran, elles sont plus nombreuses que les hommes à l’université. Ce n’est pas partout le cas, mais le mouvement paraît inéluctable. La mondialisation, à travers l’envie et le besoin de connaissances, finit par gagner les bastions du conservatisme. Ce n’est pas nouveau. En Occident aussi, le taux de natalité a baissé avec un affaiblissement de la pratique religieuse. D’où cette conclusion d’un optimisme provocant par les temps qui courent: «Les populations du monde, de civilisations et de religions différentes, sont sur des trajectoires de convergence. La convergence des indices de fécondité permet de se projeter dans un futur proche, dans lequel la diversité des traditions culturelles ne sera plus perçue comme génératrice de conflits, mais témoignera simplement de la richesse de l’histoire humaine.»
Et l’islamisme, alors ? Courbage et Todd avancent une hypothèse intéressante: pour eux, l’intégrisme, la tentation de la violence traduisent «une crise de transition». Quand la modernité déboule, le trouble gagne des pans entiers de la société et s’exprime dans des pulsions destructrices et auto-destructrices. Ce qui s’est passé aussi en Europe. A la fin du 19ème siècle, la population enfin scolarisée devenait plus consciente, plus critique... et par ailleurs, les idées révolutionnaires progressaient, des anarchistes posaient leurs bombes et le taux de suicide grimpait. A la veille de l’autodestruction collective de la première guerre mondiale. N’y a-t-il pas un parallèle à tirer avec les attentats-suicides d’aujourd’hui, forme extrême du désarroi ?
On peut reprocher bien des lacunes et des raccourcis à la thèse des deux chercheurs français. Mais celle-ci a le mérite d’ébranler des certitudes simplistes, de casser la mise en scène politico-médiatique. Voir l’Iran. Un tam-tam insistant tend à nous faire croire que ce pays est livré aux démons obscurantistes et qu’il menace notre bel Occident. On le réduit aux visions d’un président allumé... que l’on sait pourtant vivement contesté à Téhéran. Et plus on s’échauffe dans le psychodrame programmé, moins on s’intéresse à la réalité profonde de cette société, infiniment plus mûre, lucide et moderne qu’on veut nous le faire croire.
(1) «Le rendez-vous des civilisations», de Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le Seuil, 168 pages.