Aujourd’hui nous sommes le dimanche 21 octobre et j’ai voulu passer la journée à aller de-ci de-là, d’un bureau de vote à un autre, pour voir un peu comment se déroule cette journée d’élections dans la province de La Havane où l’on élit les conseillers municipaux. Pour un étranger, la première difficulté c’est de comprendre le système et, pour cela, le mieux c’est de se poser la question suivante : par quel procédé un citoyen normal, disons un citoyen lambda, peut-il être élu conseiller municipal à Cuba ?
Mais, auparavant, récapitulons quelle est la démarche équivalente pour notre citoyen lambda dans un pays autre que Cuba. En Espagne, par exemple. Ce citoyen doit être adhérent d’un parti politique ; la direction de ce parti politique doit estimer et décider qu’il convient que ce citoyen lambda occupe une place sur la liste des candidats qu’elle propose aux électeurs – et la plupart des partis dans nos pays n’ont pas de règles électorales internes pour décider de cette position et répartition sur leurs listes – Le parti politique en question doit ensuite avoir recours aux moyens habituels de la publicité électorale, par exemple : l’impression de brochures, de tracts et d’affiches électorales, le collage de ces affiches et la distribution de cette publicité, etc. Tout cela exige des dépenses financières que le citoyen normal et la plupart des partis politiques n’ont pas. Seuls disposent de ces ressources les partis déjà consacrés, ceux qui ont obtenu un certain nombre d’élus lors des élections antérieures ce qui leur a valu de la part de l’Etat un financement proportionnel à leur représentation antérieure. Son programme peut aussi être connu grâce aux médias, mais ces derniers informent sur ceux qu’ils choisissent et qui ont leur préférence, diffusent des interviews de ceux qu’ils décident d’interroger et n’acceptent que la publicité de ceux qui peuvent la payer. Par ailleurs, notre citoyen-candidat devra accepter la discipline, les directives et le programme du parti politique qui l’a accueilli sur sa liste dans la mesure où il dépend de ce parti pour être candidat et qu’il est redevable envers les responsables de ce parti s’il est accepté comme candidat.
Le jour du vote, l’électeur ne peut pas choisir le citoyen qu’il désire élire ; il doit voter pour la liste entière proposée par un parti ce qui fait que, peut être, cet électeur-là se verra obligé de donner sa voix à quelqu’un qu’il n’aime pas seulement parce que cette personne se trouve sur la même liste que celui qu’il souhaite voir élu.
Si notre citoyen qui voulait être Conseiller municipal est élu, il se peut que sa nouvelle charge soit rémunérée et, dans ce cas, il n’est pas impossible que nous arrivions à la conclusion que ce qu’il avait en tête c’était de décrocher un revenu ce qui rend plus que douteux son dévouement pour le bien public. Si, au contraire, il ne perçoit pas de dédommagement financier en échange de son dévouement, il sera obligé de travailler à temps plein dans une autre profession pour subvenir à ses besoins alors que d’autres élus qui, eux, disposent de revenus suffisants à leurs besoins pourront consacrer à leurs nouvelles fonctions un temps beaucoup plus long et donc pourront se présenter devant les électeurs avec un bilan en termes de dévouement qui paraîtra beaucoup plus flatteur.
Voyons maintenant comment les choses se passent à Cuba. Ici, la société s’organise en assemblées ou « aires » qui sont des regroupements d’habitants d’un quartier d’environ 300 personnes. On peut compter jusqu’à huit « aires » dans une circonscription électorale qui devra élire un délégué ou conseiller municipal. Les habitants de ces assemblées se réunissent pour proposer des candidats qui représenteront leur communauté. Tout citoyen peut proposer un nom de son choix ou se proposer lui même et l’assemblée choisit par un vote secret le citoyen du quartier qui sera son candidat comme conseiller de la circonscription. Il pourra y avoir, par conséquent, au final, jusqu’à huit candidats à l’élection de conseiller de la circonscription, dans le cas où chaque assemblée élirait une personne différente. Il n’en est pas ainsi, en général, dans la pratique parce que plusieurs assemblées peuvent décider de proposer la même personne.
Le jour de l’élection, tous les électeurs de la circonscription doivent élire l’un des candidats parmi tous les candidats retenus (dont le nombre, donc, peut varier de deux à huit). L’information et la publicité sur la personnalité de chaque candidat est faite au moyen de simples affiches placardées aux endroits stratégiques et fréquentés du quartier et qui, toutes, affichent une photo de chaque candidat et un bref rappel de sa biographie, de son parcours professionnel et social, un bref curriculum vitae de chacun des candidats. Un point c’est tout. Dans la pratique, la grande majorité des électeurs connaissent déjà les candidats puisqu’ils ont été présélectionnés par eux dans les assemblées de citoyens et que tous sont issus de leur communauté. On ne fait aucune autre propagande sur l’affiche que la photo du candidat et son curriculum et, nous l’avons déjà dit, tous les candidats sont traités avec une stricte égalité.
L’inscription sur les listes électorales est automatique ; les listes sont accessibles au public avant le jour des élections pour que chaque électeur puisse vérifier qu’il est effectivement inscrit. Le vote est volontaire et secret. La journée électorale débute à 7 H du matin et se clôt à 6 H de l’après-midi. Les urnes sont scellées avant l’ouverture du scrutin et elles sont gardées par des écoliers ; il y a un Président de Bureau de vote et des assesseurs qui sont des habitants du quartier. Chaque bureau de vote dispose d’isoloirs où le secret du vote est garanti. On dispose aussi d’une urne portable pour la porter au domicile des électeurs qui peuvent être dans l’impossibilité physique de se déplacer jusqu’au bureau de vote. Elle est portée par un représentant du Bureau accompagné d’un enfant d’âge scolaire. Lorsque le vote est clos, on fait le décompte des voix qui est public.
Pour être élu il faut avoir obtenu 50 % de voix plus une ; si ce n’est pas le cas, un deuxième tour est prévu pour départager les deux candidats arrivés en tête. Il faut savoir aussi que l’élu ne percevra aucune indemnité en échange de son travail ; il continuera d’assumer à plein temps l’emploi qu’il occupait avant les élections et il se consacrera à ses responsabilités publiques en dehors de ses heures de travail.
Comme chacun sait, on accuse le système cubain de ne pas organiser d’élections ou alors de faire en sorte que celles-ci ne soient pas transparentes ni démocratiques. Mais un reportage de la BBC d’aujourd’hui-même sur les élections à Cuba rapporte le cas de cet opposant qui « s’est présenté dans son quartier comme candidat » et le journaliste dit textuellement ceci : « Il a obtenu 5 voix sur une centaine de votants, soit 5 % du total ».
Face à ce panorama décourageant pour l’opposition, aux dires du reportage de la BBC : “la plupart des groupes d’opposants ont choisi d’appeler la population à voter NUL en écrivant un NON sur leur bulletin de vote de sorte qu’on puisse compter l’influence réelle dont dispose la « dissidence ». Il semble raisonnable de penser que pour les citoyens, la façon d’exprimer leur opposition au système, pourrait être de s’abstenir de voter puisque le vote n’est pas obligatoire. Ou bien, en supposant qu’ils ne veuillent pas être identifiés comme abstentionnistes, d’exprimer leur opposition au moyen du vote nul, avec le Non que leur demande d’écrire l’opposition installée à Miami. Sans aucun doute le nombre des abstentionnistes ou des votes nuls pourrait nous fournir une bonne indication sur ce que représente le collectif critique envers le système socialiste cubain.
Au cours de cette journée électorale je me suis rendu dans divers bureaux de vote dans plusieurs municipalités populaires de la province de La Havane tel que Marianao et La Lisa. Dans les deux cas, les candidats étaient au nombre de trois ; leurs noms étaient inscrits sur les bulletins de vote et l’électeur devait entourer un des trois noms. L’affiche avec leurs photos et leurs courtes biographies était en place dans le bureau de vote et j’ai pu vérifier qu’il s’agissait, dans la plupart des cas, de travailleurs ordinaires qui habitaient le quartier. Dans le bureau de vote de Marianao un des candidats était membre du Parti Communiste de Cuba et les deux autres non.
Pour le dépouillement du scrutin je me trouvais dans un autre bureau de vote, cette fois dans le quartier de Vedado, qui fait partie de la municipalité Plaza de la Revolución et je peux témoigner. Là le collège électoral comptait 359 électeurs ; 327 électeurs se sont exprimés et 32 électeurs n’ont pas voté, pour des raisons diverses.
Le résultat du vote est le suivant : 138 voix pour la candidate qui arrive en tête, 97 voix pour le candidat suivant et 71 pour le troisième. 21 votes nuls, la plupart parce que plus d’un candidat avait été choisi sur le bulletin ou bien aucun nom n’était entouré ; un bulletin était entièrement barré et un autre bulletin portait l’inscription NON en travers. J’attends le résultat final de l’élection au niveau national, mais mon expérience passée me permet de croire que la répartition des voix dans ce bureau où j’ai été présent et en particulier le nombre des votes nuls et celui des abstentions sont comparables à ceux des élections antérieures : soit plus de 90% de participation et moins de 3% de votes nuls. En tout cas j’ai été témoin du fait que le socialisme cubain peut compter sur une opposition intérieure, je l’ai vue de mes yeux vue : un bulletin qui disait NON comme le demandent ces gens de Miami sur 327 bulletins exprimés.
Et pour ce qui est de la méthode électorale, moi je me suis contenté de vous l’exposer. A chacun maintenant de l’apprécier. Et au passage, que chacun compare avec le taux d’abstentions lors des élections dans son propre pays.