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23 Octobre 2006 19:32 TU
Eurasie > Serguéï Koltchine

Le projet Chtokman reste pour l’instant strictement russe

Au cours de sa récente visite en Allemagne, Vladimir Poutine a confirmé que Gazprom resterait l'unique exploitant des réserves du champ de gaz Chtokman. Cette information avait déjà été annoncée par le patron du géant gazier russe, Alexéï Miller. Ce projet et ceux de Sakhaline font partie des derniers atouts de la Russie dans sa lutte pour se positionner sur le marché énergétique mondial, et elle veut évidemment en tirer le maximum de profit.

L'Occident a réagi du tac au tac, mais de manière pas toujours très claire, au changement de position de la Russie. Premièrement, les médias étrangers n'ont pas tardé à conclure que le projet Chtokman pourrait être gelé : par ces décisions, la Russie n'a fait que confirmer qu'elle n'est pas prête à le réaliser.

Deuxièmement, nombre d'experts et de personnalités officielles représentant l'Agence internationale de l'énergie et l'Administration américaine ont interprété ces décisions comme un signe de nationalisme susceptible de stopper l'afflux de capitaux étrangers en Russie. Aux Etats-Unis, on a même annoncé l'auto-isolement définitif de la Russie dans le développement de son secteur énergétique.

La réaction des cinq candidats potentiels à la mise en valeur du gisement de Chtokman (la "short list" des prétendants comportait les norvégiens Statoil et Norsk Hydro, les américains ConocoPhillips et Chevron, et le français Total) a été plus mesurée, du moins à en juger par les déclarations officielles des compagnies intéressées. Il semble qu'elles n'aient pas l'intention de gâcher leurs relations avec le groupe gazier russe, d'autant plus que Vladimir Poutine n'a pas écarté la possibilité d'une participation de partenaires étrangers au projet Chtokman. Il s'agirait seulement d'une modification du cadre de cette participation. Tout porte à croire que seul le principe d'exploitation des ressources restera inchangé. Mais les positions de Gazprom et de la Russie sont susceptibles de changer encore ultérieurement.

Cependant, les Norvégiens, qui sont les candidats les mieux placés, se sentent vexés et, dans leurs réactions non officielles, se disent mécontents de l'imprévisibilité du comportement de la Russie. Au niveau officiel, leurs dirigeants tiennent des propos très mesurés. Ils regrettent la décision adoptée, mais entendent conserver des relations de partenariat avec la Russie dans l'exploitation des ressources de la mer Baltique et ne soutiennent pas la thèse de "l'auto-isolement" de la Russie. Standard & Poor's, par exemple, estime que Gazprom est de taille à réaliser le projet Chtokman par ses propres moyens.

Essayons donc d'y voir plus clair, en toute objectivité, dans la situation qui s'est créée autour de ce projet. Premièrement, du point de vue du volume des travaux et de la richesse des réserves, c'est un projet inédit, sans égal à l'heure actuelle. Il concerne tant la Russie que les consommateurs potentiels du gaz de ce gisement. La demande de gaz et son prix ne sont pas près de changer sensiblement sur le marché mondial dans un proche avenir. Par conséquent, le projet reste d'actualité.

Deuxièmement, l'intérêt porté par la Russie à une participation occidentale à ses projets énergétiques n'est plus, et de loin, le même. Elle n'a plus besoin de simples injections financières dans son secteur énergétique, car l'Etat et Gazprom disposent de liquidités suffisantes. Dans le même temps, la Russie reste vivement intéressée par un afflux de technologies, du moins dans deux secteurs. Il s'agit d'abord de la production de gaz dans les mers septentrionales, où elle ne dispose pas d'une expérience suffisante (en dehors de ses études théoriques), et où l'expérience de la Norvège lui serait incontestablement très utile. Il est clair que la Russie aura du mal à s'attaquer seule aux richesses du plateau continental, sans faire appel aux technologies occidentales. De plus, elle n'a pas aujourd'hui assez d'unités de liquéfaction de gaz naturel proches des gisements gaziers, ni assez de moyens de construire de nouvelles usines de GNL.

Dans les deux cas, la Russie est à coup sûr prête à accepter des compromis avec ses partenaires occidentaux, mais l'étendue de ces éventuels accords reste à définir, ce qui constitue une tâche difficile à l'étape de l'élaboration du projet.

Troisièmement, l'échange d'actifs entre la Russie et ses partenaires potentiels reste d'actualité mais, à en juger par les derniers événements, un tel échange n'a pu avoir lieu. Il est à noter que les partenaires de Gazprom avaient réagi à cette idée de façon absolument adéquate. Cependant, les actifs offerts contre une participation au projet Chtokman n'ont pas été jugés suffisants par la Russie. Néanmoins, ses partenaires auraient incontestablement des choses à proposer. Encore faut-il s'entendre.

Au final, on peut dire que la lutte ne fait que commencer pour le projet Chtokman, et que son issue dépendra de toute une série de décisions.

Considérons par exemple la géographie des livraisons du gaz de ce gisement. En septembre dernier, le Président Poutine a annoncé que la Russie pourrait réorienter ce projet pour transporter le gaz directement à l'état gazeux vers l'Europe par la canalisation Nord Stream (anciennement appelée Gazoduc nord-européen), au lieu de le liquéfier pour le commercialiser sur le marché américain. Cette déclaration a constitué en premier lieu un signal aux partenaires : si la technologie GNL se développe plus rapidement que le chantier du Nord Stream, le gaz ira aux Etats-Unis, et dans le cas contraire, il ira en Europe. La priorité dépendra donc en quelque sorte de l'évolution des travaux.

Il en va de même pour l'échange d'actifs. La Russie a effectivement moins intérêt aujourd'hui à voir affluer des capitaux dans son économie qu'à renforcer ses positions sur le marché énergétique mondial. Mais les actifs qui l'intéressent, en premier lieu les réseaux de distribution de gaz, appartiennent à certaines compagnies, tandis que les technologies nécessaires d'extraction et de liquéfaction de gaz sont la propriété d'autres.

Il importe dans ce cas de ne pas "perdre le cap" dans les négociations avec les partenaires étrangers. Des précédents ont déjà eu lieu, par exemple au cours des préparatifs du projet d'exploitation des réserves de la presqu'île de Yamal. De nombreux projets de production et de transport de gaz accusent de ce fait un retard sérieux sur les délais initialement convenus.

De nombreux experts s'accordent à dire que d'ici 2010, la production doit diminuer sensiblement sur les principaux anciens gisements en exploitation (Ourengoï, Nadym, Yamal). Dans ce contexte, la mise en service de nouveaux réservoirs ne permettra que de compenser les ressources épuisées, alors que le problème est d'augmenter considérablement la production.

Les importantes réserves financières dont dispose Gazprom ne lui garantissent pas pour autant de rentrer rapidement dans ses frais, c'est pourquoi la Russie a toujours intérêt à coopérer avec les plus grandes compagnies énergétiques étrangères.

Dans cette optique, les décisions préalables relatives au projet Chtokman doivent, à notre avis, être considérées comme effectivement préalables, comme la première étape d'un long marchandage entre les parties intéressées, dont chacune avance des arguments des plus divers : politiques, financiers... Par la suite, on devra vraisemblablement s'attendre à ce que les événements évoluent vers de nouveaux compromis et accords.

Serguéï Koltchine est docteur en économie,maître de recherche à l'Institut de l'économie près l'Académie des sciences de Russie(Agence RIA Novosti)


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