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Jeudi 19 Décembre 2002 8:32 TU
Focus – Israël / Palestine - Rabha Attaf

1ère partie - Sionisme et apartheid en Israël

L'auteur est journaliste indépendante, spécialiste du monde arabo-musulman.

Marseille, 26 novembre 2002.

Le concept d'apartheid définit la politique de " développement séparé " mise en place par les Afrikaners (les colons blancs) en Afrique du Sud jusqu'aux premières élections non discriminatoires en 1994. Ce système reposait sur un racisme institutionnalisé. Des lois instauraient une ségrégation raciale par la classification des populations en trois principaux groupes: les Blancs, les Bantous ou Noirs et les Métis ou personnes de sang mêlé. Les Asiatiques, les Indiens et les Pakistanais, dernièrement arrivés, furent placés dans une quatrième catégorie. Ces lois déterminaient un lieu de résidence pour chaque groupe (bantoustan pour les Noirs), la profession qu'il pouvait exercer et le type d'enseignement dont il pouvait bénéficier. La législation interdit, en outre, presque tous les contacts sociaux entre groupes ethniques ainsi définis, prohibe les mariages mixtes, autorise la ségrégations dans les institutions et les lieux publics et interdit la présence d'un non-blanc au sein du gouvernement. Une loi adoptée en 1913 décrète que seulement 13 % du territoire national peut devenir propriété des Noirs et la politique de "développement séparé" fut officialisée à partir des années cinquante. De 1960 jusqu'au milieu des années soixante-dix, les Noirs sont regroupés et expédiés sur des territoires nouvellement créés et appauvris, appelés bantoustans ou homelands. Ces zones étaient destinées à devenir des territoires autonomes secondaires. Un système de laissez-passer était instauré et seuls les Noirs justifiant d'un travail en zone blanche avaient accès à ce précieux document. Ainsi, par exemple, des plages étaient réservées aux seuls Blancs et des familles étaient séparées en raison du système de laissez-passer. Un Noir ne pouvait rendre visite à son épouse qui travaillait en zone blanche. Régulièrement, les Noirs se sont révoltés. Et régulièrement ils ont fait l'objet de massacres sanglants.

Par analogie, le concept d'apartheid peut s'appliquer à la situation qui prévaut actuellement en Israël, avec cependant une particularité que l'on ne saurait comprendre sans se référer à l'idéologie constitutive de cet État, le sionisme politique. Dénoncé depuis plus d'un siècle par une partie notable et éminente de la communauté juive qui le considère comme une idéologie perverse ayant trahi la vocation spirituelle et humaniste du judaïsme, le sionisme politique définit le judaïsme comme une nationalité et non comme une religion. S'inspirant des nationalismes chauvins du XIXe siècle comme le " pangermanisme " ou le " panslavisme ", il s'inscrit en rupture avec la tradition religieuse juive en laïcisant la judaïté, opérant ainsi une transmutation du judaïsme, de religion en nationalisme. Se situant à contre-courant du mouvement d'assimilation (égalité des droits) dans lequel était engagée la grande majorité des juifs européens - surtout après la Révolution française - le sionisme politique s'est donné pour mission de regrouper les Juifs au sein d'un État qui leur serait propre afin de les soustraire aux violences antisémites et leur assurer une sécurité définitive. Son projet était fondé sur la conviction que les minorités juives étaient inassimilables aux nations (conviction partagée par les antisémites de l'époque). Et la Palestine, considérée par les premiers sionistes comme " une terre sans peuple " bien qu'habitée par un demi-million d'Arabes, devint l'enjeu de leur vaste entreprise de colonisation. À l'époque, le colonialisme européen était triomphant, et c'est naturellement dans son sillage que les sionistes inscriront leur dessein.

Conceptualisée par Théodore Herzl, un journaliste viennois [cf. Théodore Herzl, L'État des Juifs, 1886], l'idéologie sioniste a vu le jour à la fin du 19ème siècle et s'est développée pendant la première moitié du XXe siècle malgré l'opposition prolongée de la majorité des juifs européens et de divers courants religieux. Comme tous les nationalismes, le nationalisme sioniste se fonde sur les mythes de la race et de la terre, mais – c'est là sa particularité et sa force – sacralisés par un mythe " biblique ". Une des caractéristiques de cette idéologie dans son utilisation politique du judaïsme, est qu'elle a choisi pour cet usage, dans la tradition juive, ce qui est à la fois le plus archaïque (tribal) et le plus meurtrier (l'exclusivisme). Puisant dans les textes fondateurs du judaïsme, le Talmud et la Torah (Pentateuque pour les Chrétiens, c'est-à-dire les cinq livres initiaux : la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome, et ses annexes dites historiques, les livres de Josué, des Juges, des Rois et de Samuel), le sionisme s'empare du paradigme fondateur du judaïsme, l'Alliance entre Dieu et les Patriarches. Selon les récits de la Genèse, Yahvé a fait don à Abraham et à sa descendance du pays s'étendant " du fleuve d'Égypte et au grand fleuve, le fleuve Euphrate " (Gen. XV, 18-21), " la Terre Promise ". Par cette Alliance avec Dieu, le peuple d'Israël – selon la tradition rabbinique – était ainsi élevé au rang de " peuple élu ", de " peuple prêtre ". C'est sur cette croyance que le sionisme a fondé le mythe du " retour ", c'est-à-dire le " droit historique " des Juifs sur la Palestine. " Le sionisme, c'est le retour au judaïsme avant que d'être le retour au pays juif ", déclarait Herzl au Congrès de Bâle, en 1897, entretenant sciemment une confusion entre judaïsme et sionisme – ce qui conduit insidieusement à sacraliser les objectifs historiques d'un mouvement politique. Théodore Herzl ne se réclamait pourtant pas de la religion, mais du nationalisme européen du 19ème siècle : " Je suis agnostique (...). La question juive n'est pour moi ni une question sociale, ni une question religieuse..., c'est une question nationale ", écrivait-il dans ses mémoires. Mais prenant conscience de la formidable capacité mobilisatrice de ce qu'il appelle la puissante légende ("mighty legend", in Diaries I), il proclame : " La Palestine est notre inoubliable patrie historique. Ce nom seul serait un cri de ralliement puissant pour notre peuple " (Herzl, L'État juif). Ce politique éminemment réaliste - et pragmatique! - transposait ainsi la puissante légende du retour en réalité historique.

Et pour cause, car il s'agissait pour les sionistes de fonder sur le mythe du " retour " celui de la continuité raciale et historique entre les hébreux bibliques et les Juifs actuels, de constituer un "peuple juif" homogène, de l'Orient à l'Occident. Ils cherchaient ainsi à faire croire que tout "Juif", où qu'il se trouve dans le monde, "retourne" sur la terre de ses ancêtres lorsqu'il vient en Israël, alors qu'en réalité, les conversions et les mariages mixtes ont été tels au cours des siècles que pour 99% des Juifs actuels, aucun ancêtre n'a jamais mis les pieds en Palestine. Maxime Rodinson conclura d'ailleurs sereinement son essai consacré à cette question en ces termes : " Il est très probable - et l'anthropologie physique tend à le démontrer - que les habitants dits “arabes” de la Palestine (en majorité d'ailleurs “arabisés”) ont beaucoup plus de sang des anciens hébreux que la plupart des Juifs de la diaspora, dont l'exclusivisme religieux n'empêchait nullement l'absorption des convertis d'origines diverses " (Peuple juif ou problème juif, Éd. Maspéro, 1981). Mais en dépit de la réalité, Herzl s'évertuera à définir la judaïté par le concept réducteur de "race". Dans son livre L'État juif, il insiste dès l'introduction sur l'idée de " race juive " : " Les Juifs, matériellement et intellectuellement supérieurs, avaient perdu tout à fait le sentiment de leur solidarité de race... Les Juifs forts reviennent fièrement à leur race lorsqu'éclatent les persécutions ".

Là encore, le judaïsme va être le principal outil de légitimation de ce discours ethnocentrique. Alors que les adeptes de la plupart des religions sont liés par une croyance commune, et que ce caractère d'adepte est accessible à tous, l'exégèse rabbinique a établi un lien particulier d'ordre héréditaire. La loi religieuse stipule, en effet, que la qualité de " juif " est transmise par le sang maternel. En Israël, la " Loi fondamentale " (la Halakha qui signifie Voie ou Chemin en hébreu), en vertu de laquelle les rabbins ont le monopole de statuer sur les mariages et divorces juifs, l'héritage et l'identité religieuse, prévoit que " sera inscrit comme juif aux rubriques “religion” et “ethnie” de l'état civil, celui qui est né de mère juive et n'appartient pas à une autre religion ou bien s'est convertie selon la Halakha " (instruction du 10 janvier 1960). Et les conditions exigées pour les conversions sont telles que celles-ci demeurent l'exception. Cette loi religieuse détermine l'accès à la citoyenneté israélienne et conditionne la " loi du retour ". Dans son étude détaillée des " lois fondamentales ", Le caractère juif de l'État d'Israël (Éd. Cujas, 1977), le Professeur Klein, juriste spécialiste du droit comparé, soulèvera le problème de la confusion constante entre le critère ethnique et le critère religieux. Pourtant, comme le dit le philosophe israélien Y. Leibovitz, " la notion de “juif” n'était à l'origine ni raciale, ni nationale mais religieuse ". Mais l'absurdité d'une telle loi découle du principe même du sionisme, prétendant définir le juif non par son appartenance à une communauté religieuse, comme en témoigne la Bible toute entière, mais par son appartenance à un " peuple ", tels que le concevaient les mythes nationalistes de l'Europe du XIXe siècle, et du chauvinisme romantique. L'idéologie sioniste a en effet occulté les écrits du judaïsme comportant une dimension universelle pour ne retenir que ceux, dans la Torah, qui exaltent l'ethnocentrisme en instituant les Juifs comme peuple différent des autres et confortent, par une lecture littérale – c'est-à-dire intégriste – leur entreprise de retour en terre de Palestine. N'est-il pas écrit dans la Torah " qu'Israël vivra en solitaire et ne se confondra pas avec les nations " (Nombre, 23, 94)? N'est-il pas prescrit au juif pratiquant de prononcer chaque matin la prière du Shaharit " Béni soit l'Éternel qui ne m'a pas fait goy (non-juif). Béni soit l'Éternel qui ne m'a pas fait femme. Béni soit l'Éternel qui ne m'a pas fait esclave " ? Le Rabbin Cohen écrit sans détour dans son livre sur Le Talmud (Éd. Payot, 1986) : " Les habitants du monde peuvent être répartis entre Israël et les autres nations prises en bloc. Israël est le peuple élu : dogme capital ".

Cette même lecture sélective privilégie les textes les plus féroces de la Torah pour légitimer les exactions d'hier et d'aujourd'hui. Comme ceux, notamment, où la spoliation ou l'extermination des autochtones de Canaan est présentée comme une condition du maintien de l'Alliance : " Quand vous aurez passé le Jourdain pour entrer dans le pays de Canaan, vous chasserez devant vous tous les habitants du pays... Mais si vous ne chassez pas tous les habitants du pays, ceux d'entre eux que vous aurez laissés seront comme des piquants dans vos yeux et des épines dans votre chair. Ils vous harcèleront dans le pays même où vous habiterez, et ce que j'avais pensé leur faire, c'est à vous que je leur ferai ", ordonne Dieu à Moïse (Nombres XXXIII, 51 à 56). D'après les récits bibliques, les Hébreux, emmenés par Josué, se livrèrent à un véritable massacre. Le Deutéronome répète, n'exigeant pas seulement la spoliation de la terre et l'expulsion des autochtones, mais l'extermination : " Lorsque le Seigneur, ton Dieu, t'aura fait entrer dans le pays... et qu'il aura chassé devant toi les nations nombreuses... tu les voueras totalement à l'interdit ". (Deut. VII, 1-2) " et tu les supprimeras " (Deut. VII, 24). Le livre de Josué, qui relate la conquête sanglante du pays de Canaan, n'est pas seulement un texte classique enseigné dans les écoles israéliennes - malgré la réfutation de l'historicité des écrits bibliques par l'archéologie moderne. Il sert, aussi, au conditionnement psychologique des recrues dans l'armée et lors de l'invasion du Liban, en 1982, l'aumônerie militaire des rabbins ne cessa de prêcher la guerre sainte. " Nous ne devons pas oublier les sources bibliques qui justifient notre guerre et notre présence ici. Nous accomplissons notre devoir religieux juif (Mitzva) en étant ici. Selon ce qui est écrit... ", expliquait un rabbin du grade de capitaine [Ha'aretz, 5 juillet 1982]. L'imagerie populaire est, elle aussi, utilisée : en 1983, l'administration des PTT émettait trois timbres commémorant Josué.

Ces récits de massacres et d'exterminations sacrées sont, dans l'esprit de nombreux dirigeants israéliens, la préfiguration de la manière dont les sionistes - auréolés d'une pseudo légitimité religieuse - se comportèrent (et se comportent encore aujourd'hui) à l'égard des Palestiniens. Le 9 avril 1948, Menahem Begin et ses troupes de l'Irgoun massacraient les 254 habitants du village de Deir Yassin, hommes, femmes et enfants, pour faire fuir par la terreur les Arabes désarmés de Palestine [cf. Menahem Begin, La révolte : histoire de l'Irgoun, Éd. Albatros, 1978]. En l'espace d'une année, sur 475 villages arabes existant en 1948, 385 villages furent ainsi détruits – avec leurs maisons, leurs cultures et même leurs cimetières et leurs tombes – et 770 000 Palestiniens prirent le chemin de l'exode. " Si l'on possède la Bible et si l'on se considère comme le peuple de la Bible, on devrait aussi posséder les terres de la Bible, celle des Juges et des Patriarches, de Jérusalem, d'Hébron, de Jéricho et d'autres lieux encore ", déclarait Moshé Dayan au Jerusalem Post le 10 août 1967. " Ce pays existe comme l'accomplissement d'une promesse faite pas Dieu lui-même. Il serait ridicule de lui demander des comptes sur sa légitimité ", déclarait Golda Meir [Le Monde, 15 octobre 1971]. Le Premier ministre de l'Afrique du Sud, lui fera écho par cette déclaration datée de 1972: " N'oublions pas que nous sommes le peuple de Dieu, investi d'une mission... "

La légitimation de la pureté " ethnique ", et donc la justification de l'apartheid et de la " purification ethnique " qui peuvent en découler, repose, quant à elle, sur de nombreux textes religieux, manipulés électivement par les sionistes, comme par exemple : " Tu ne donneras pas ta fille à leur fils et tu ne prendras pas leur fille pour ton fils ", ordonne-t-on dans le Deutéronome (VII, 3); dans un autre récit, on peut lire qu'Esdras pleure parce que " la race sainte s'est mêlée avec les peuples des pays voisins " (Esd. 9, 2) et ordonne la sélection " Tous ceux qui avaient pris des femmes étrangères, ils les renvoyèrent, femmes et enfants " (Esd. 10, 44). En Israël, cette séparation de l'Autre – cet apartheid – est érigée en loi. Les mariages mixtes (entre juifs et non-juifs) y sont légalement impossibles – il n'existe pas de mariage civil – et l'hérédité conditionne la citoyenneté. La loi du Retour prévoit, en effet, que tout juif, quelle que soit sa nationalité initiale, devient citoyen israélien dès lors qu'il s'établit en Israël, alors que tout Palestinien est considéré par l'article 3 de la Loi sur la nationalité (5712-1952) comme " individu qui, immédiatement avant la fondation de l'État, était sujet palestinien, et qui ne devient pas israélien en vertu de l'article 2 " (celui qui concerne les juifs) et comme " n'ayant jamais eu de nationalité auparavant ", c'est-à-dire apatride par hérédité. Pour acquérir la nationalité israélienne, il doit prouver qu'il vivait en Palestine juste avant la création de l'État d'Israël en 1948, ce qui est quasiment impossible compte tenu des destructions opérées par les milices terroristes (l'Irgoun de Begin, la Hagana de Ben-Gourion, le groupe Stern de Shamir), ancêtres de Tsahal. Il ne lui reste plus alors que la voie de la " naturalisation" – qui exige " une bonne connaissance de la langue hébraïque ", et est laissée à la libre appréciation du ministre de l'Intérieur. Haïm Cohen, qui fut juge à la Cour Suprême d'Israël, fera donc cet amer constat : " L'ironie du sort a voulu que les mêmes thèses biologiques et racistes propagées par les nazis et qui ont inspiré les infamantes lois de Nuremberg, servent de base à la définition de la judaïté au sein de l'État d'Israël " (in Joseph Badi, Fundamental Laws of the state of Israel , New York, 1960).

Cette instrumentalisation du judaïsme par le sionisme politique avait provoqué de vives protestations de la part des organisations juives, comme l'Association des rabbins d'Allemagne, l'Alliance israélite universelle de France, l'Israelitische Allianz d'Autriche, les associations juives de Londres et le virulent mouvement du judaïsme Réformé. Au moment même du Congrès de Bâle, en 1897 – qui n'avait pu avoir lieu à Munich (comme le prévoyait Herzl) en raison de l'opposition de la communauté juive allemande – se tenait la Conférence de Montréal où, sur la proposition du Rabbin Isaac Meyer Wise, la personnalité la plus représentative de l'Amérique d'alors, fut votée une motion qui opposait radicalement deux lectures de la Bible, la lecture politique et tribale du sionisme, et la lecture spirituelle et universaliste des Prophètes. " Nous désapprouvons totalement toute initiative visant à la création d'un État juif. Des tentatives de ce genre mettent en évidence une conception erronée de la mission d'Israël qui, d'un champ politique et national étroit, a été étendue à la promotion, à l'humanité entière, de la religion libérale et universaliste que les Prophètes juifs furent les premiers à proclamer... Nous affirmons que l'objectif du judaïsme n'est ni politique, ni national, mais spirituel... Il vise une époque messianique où tous les hommes reconnaîtront appartenir à une seule grande communauté pour l'établissement du Royaume de Dieu sur la Terre ". (Conférence centrale des rabbins américains, Yearbook VII). D'après Rufus Learsi [Israel: A History of the Jewish People, World Publishings Co, 1966], " les plus ardents opposants étaient tous des Rabbins réformés. Les Juifs, disaient-ils, ne sont pas une nation et ne doivent pas chercher à le devenir ". Malgré cette opposition constante, inspirée par l'attachement à la spiritualité juive, le sionisme israélien finit par s'imposer comme force dominante grâce à son lobbying effréné auprès des dirigeants des puissances coloniales de l'époque (principalement l'Angleterre, l'Allemagne et la Russie, puis les États-Unis).

Cette hégémonie du sionisme politique ne parvint pourtant pas à étouffer la critique des grands spirituels qui n'ont eu de cesse, tel Martin Buber durant toute sa vie et jusqu'à sa mort en Israël, de dénoncer la dégénérescence et même l'inversion du sionisme religieux (spirituel et universel) en sionisme politique. " Le sentiment que j'éprouvais, il y a soixante ans, lorsque je suis entré dans le mouvement sioniste, est essentiellement celui que j'éprouve aujourd'hui ", déclarait-il à New York. " J'espérais que ce nationalisme ne suivrait pas le chemin des autres – commençant par une grande espérance – et se dégradant ensuite jusqu'à devenir un égoïsme sacré, osant même, comme Mussolini, se proclamer sacro egoïsmo, comme si l'égoïsme collectif pouvait être plus sacré que l'égoïsme individuel " [in Jewish Newsletter, 2 juin 1958]. " Qu'est-ce que l'idée “d'élection” d'Israël a à faire en tout cela ? “L'élection” ne désigne pas un sentiment de supériorité, mais un sens de la destinée. Ce sentiment ne naît pas d'une comparaison avec les autres, mais d'une vocation et d'une responsabilité d'accomplir une tâche que les prophètes n'ont cessé de rappeler: si vous vous vantez d'être choisis au lieu de vivre dans l'obéissance à Dieu, c'est une forfaiture... ", déclarait-il lors du XIIème Congrès sioniste avant de conclure : " Nous espérions sauver le nationalisme juif de l'erreur de faire d'un peuple une idole. Nous avons échoué ". [Martin Buber, Israel and the World, Éd. Schoken, 1948].

Le professeur Judas Magnes, Président de l'Université hébraïque de Jérusalem depuis 1926, considérait quant à lui que le " programme de Baltimore " de 1942 exigeant la création d'un État Juif en Palestine " conduirait à la guerre contre les Arabes ". Prononçant, à la rentrée de 1946, le discours d'ouverture de cette université, il déclarait : " La nouvelle voix juive parle par la bouche des fusils... Telle est la nouvelle Torah de la terre d'Israël. Le monde a été enchaîné à la folie de la force physique. Le ciel nous garde maintenant d'enchaîner le judaïsme et le peuple d'Israël à cette folie. C'est un judaïsme païen qui a conquis une grande partie de la diaspora. Nous avions pensé, au temps du sionisme romantique, que Sion devait être rachetée par la droiture. Tous les juifs d'Amérique portent la responsabilité de cette faute, de cette mutation... même ceux qui ne sont pas d'accord avec la direction païenne, mais qui restent assis, les bras croisés. L'anesthésie du sens moral conduit à son atrophie ".

[à suivre]


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