Il y a une célèbre maxime qui dit : prenez garde de ce que vous souhaitez parce qu'il peut se réaliser. Cet aphorisme s'applique le plus à la politique américaine vis-à-vis de l'Iraq. Les Américains ont longtemps aspiré à un remodelage du Proche-Orient et la guerre contre l'Iraq n'en est que le prélude. Et, voilà que les forces américaines sont entrées en Iraq et ont renversé le régime au pouvoir, démantelé les institutions politiques et les infrastructures de l'État. Elles ont fait basculer l'Iraq dans l'époque préindustrielle. C'est-à-dire qu'il est démuni d'eau, d'électricité et même de monnaie... Le pays se doit donc de recommencer à zéro, quelle voie donc choisira-t-il ? La réponse à cette question a été donnée par des centaines de milliers d'Iraqiens qui ont manifesté, il y a quelques jours, pour la première fois depuis la fin de la guerre, scandant derrière les imams des mosquées : " Non à Bush, non à Saddam, oui à l'islam ".
Ces manifestations houleuses qui sont sorties de la mosquée d'Al-Imam Abou-Hanifa, dans le quartier Al-Aazamiya, au cœur de Bagdad, sont les plus importantes évolutions depuis la chute du régime iraqien le 9 avril. Elles ont rassemblé — selon les estimations des chaînes de télévisions occidentales — des centaines de milliers de citoyens. Et c'est la première fois que la voix du peuple iraqien se faisait entendre pour parler de l'avenir auquel il aspire. Il a été clair que ce peuple n'est ni en faveur du régime déchu, ni avec ce que représentent les États-Unis et leurs forces militaires qui ont pris position sur le sol national. Ces voix penchaient vers un islam politique qui s'exprime à travers une multitude d'organisations dans les divers pays arabes, depuis le Hezbollah au Sud-Liban en passant par le Djihad et le Hamas en Palestine jusqu'à la Gamaa islamiya et ses groupuscules en Égypte. D'ailleurs, ces organisations n'avaient pas de présence dans l'Iraq de Saddam Hussein avant l'entrée des forces américaines.
L'État en Iraq avait comme identité politique un fondement plutôt proche de la laïcité. Bien que l'Iraq soit un pays musulman comme la plupart des pays arabes, il n'en demeure pas moins qu'il s'est donné pour tâche depuis les années 1970 de lutter contre l'islam politique et a considéré sa guerre contre l'Iran de Khomeiny comme une tentative de contrer le danger extrémiste. Et c'est cette même raison qui a poussé le régime de Saddam Hussein à chercher le soutien des pays arabes voisins dans sa guerre contre l'Iran. Voire même à obtenir l'assistance des États-Unis et de tous les pays occidentaux. Ceux-ci lui ont procuré toutes sortes d'armes que les États-Unis ont qualifiées par la suite d'armes de destruction massive et qui lui ont servi de prétexte pour mener leur invasion.
Il était ironique que les États-Unis ajoutent une nouvelle accusation au régime iraqien peu avant la guerre, celle d'entretenir une relation étroite avec l'organisation Al-Qaïda d'Ossama Bin-Laden. Une charge démentie par les alliés des États-Unis. N'importe quel débutant en politique proche-orientale savait très bien que s'il existait une relation entre l'Iraq et Al-Qaïda, elle relèverait plutôt de l'antagonisme que de la coopération.
En réalité, un tel esprit de vengeance existait à l'intérieur de l'Iraq même entre le régime au pouvoir et les tendances islamistes qui n'ont pas eu la même expansion que dans les autres pays arabes depuis le début des années 1970. C'est pourquoi il était donc tout à fait normal qu'une fois libérée de l'étau de l'ex-régime iraqien, la tendance islamiste émerge pour combler le vide politique généré par les forces américaines. Car ni les forces américaines ni même leurs alliés iraqiens assoiffés de pouvoir ne peuvent combler ce vide : ces ambitieux sont rentrés après un exil à Londres, à Washington et dans toutes les capitales européennes et n'ont pas foulé le sol de l'Iraq depuis plus de 45 ans, comme Ahmad Chalabi.
Tout ceci est chose normale et prévisible, mais le danger réside dans l'absence de toute autre alternative à l'islam politique. Ceci s'explique par deux raisons, la première est que l'ancien régime comme tous les régimes arabes ne reposait pas sur le principe de l'alternance au pouvoir et, par conséquent, il n'a ni favorisé ni permis l'existence d'organisations pouvant prendre la relève du régime du parti unique que représentait Al-Baas.
Quant à la deuxième raison, c'est que les forces américaines conquérantes ont fait une confusion entre le parti et la bureaucratie gouvernementale. Elles ont alors commencé et continué de pourchasser tous ceux qui travaillaient pour l'ancien régime et tous les membres du parti Al-Ba’ath, ne se rendant pas compte que dans le cadre de la politique arabe, tous les citoyens doivent se joindre au parti au pouvoir. Par cette conception erronée, elles s'attirent l'hostilité des Iraqiens qui étaient tous membres du Ba’ath à un moment donné comme nous étions tous membres de l'Union socialiste arabe. En matière de politique arabe, le régime au pouvoir fait corps avec la bureaucratie de l'État, contrairement aux autres régimes dans le monde. Le parti Ba’ath, iraqien soit-il ou syrien, actuellement objet de la colère des États-Unis, est assimilé par ceux-ci à un parti nazi. Si nous sommes en désaccord avec les directives oppressives des dirigeants de ce parti, nous reconnaissons quand même qu'il a reposé sur un nombre de fondements-clés qui ne disparaîtront pas avec la chute de Saddam Hussein. A la tête de ces principes il y a le nationalisme arabe adopté par le Ba’ath comme aucun autre parti arabe ne l'a fait, au point de devenir l'incarnation de ces principes après la mort de Gamal Abdel-Nasser.
Sans doute de telles conceptions nationales ne sont pas du goût des États-Unis, ni de ses faucons actuels qui entretiennent des relations étroites avec Israël, ennemi n°1 du nationalisme arabe parce qu'ils y voient un démenti catégorique à la théorie sioniste. Les États-Unis et Israël ont réussi à asséner un coup mortel au nationalisme arabe avec la guerre de 1967. Mais la différence entre ce qui s'est passé en Egypte et ce qui a lieu actuellement en Iraq est que le régime du président Sadate a contribué pendant les années 1970 à donner le coup de grâce à ce qui restait du nationalisme arabe après la défaite de 1967. D'ailleurs, à l'époque de Sadate, tous les liens ont été rompus avec le reste des pays arabes. Sadate n'a pas procédé à ceci en pourchassant les membres de l'Union socialiste, ni en frappant les infrastructures de l'État ni en éliminant la bureaucratie gouvernementale. Mais en mettant un terme à l'esprit de Nasser en utilisant à cette fin ses propres organisations après s'être débarrassé des alliés proches du président Nasser. Il savait très bien que les appareils de l'État n'étaient qu'un outil pouvant exécuter une politique et son contraire.
Quant à ces touristes américains qui sont entrés en Iraq avec leurs chars et leurs lunettes de soleil, il semble qu'ils n'aient pas compris cela. Les dirigeants américains continuent à prononcer de drôles de propos comme par exemple le fait de poursuivre les membres du Ba’ath. Ils ont sans doute dans leur imagination le parti nazi d'Hitler avec lequel on s'opposait non pas pour ses actes répressifs uniquement, mais également pour son idéologie politique. Cette idéologie n'était pas l'incarnation de l'esprit de toute une nation comme le nationalisme arabe dans le monde arabe. Mais elle représentait un esprit maladif reposant sur une base raciste.
La rébellion sociale et le vide politique dont nous sommes témoins à l'heure actuelle en Iraq n'ont jamais été vécus par le monde civilisé. Après l'entrée des forces américaines et le chaos qu'elles ont entraîné, il n'y a ni ministères, ni organismes gouvernementaux. Voire, il n'y a plus d'appareils de sécurité dans les rues et plus personne ne touche son salaire, voire il n'y a plus de monnaie nationale. Et ce, après que les forces d'occupation eurent démantelé tous les aspects de l'ancien régime et autorisé aux masses d'entrer dans les édifices gouvernementaux et de les détruire. Celui qui en paie le prix maintenant ce n'est Saddam Hussein — qu'il soit mort ou vivant — mais c'est le peuple iraqien, celui-là même qui avait auparavant payé cher le prix de l'embargo imposé par les États-Unis pendant 13 ans.
La situation en Iraq est revenue à la case départ. Comment ce nouveau départ pourra-t-il s'orienter ?
Au début, il faudra trouver un commandement alternatif à l'ancien régime et ceci ne pourra se faire à travers le gouverneur militaire américain et les 20 ministres américains qui sont censés, selon les déclarations, gérer les affaires de l'Iraq. Le point de départ ne sera pas non plus ces éléments iraqiens que les avions américains ont largués sur Bagdad, Mossoul et d'autres villes iraqiennes. Ceux-ci n'ont pas enduré la souffrance du peuple iraqien tout au long des 13 dernières années.
Les nouveaux dirigeants en Iraq émergeront de la base, des personnes charismatiques capables de réunir. Jusqu'à présent, seules les mosquées ont réussi à réunir. D'où l'importance de la dernière manifestation qui est partie de la mosquée d'Abou-Hanifa Al-Noemani, l'une des plus importantes de Bagdad.
Celui qui pourra servir de guide à la nation est celui qui formera le nouveau commandement. Les foules qui sont sorties de la mosquée d'Abou-Hanifa ont réuni sunnites et chiites pour la première fois alors que d'aucuns ont parlé d'un éventuel partage de l'Iraq entre les deux communautés à cause des divergences qui les séparent.
Le nouveau commandement reviendra à celui qui exprimera le mieux les préoccupations des foules et leurs douleurs vécues ces dernières années. Celui qui pourra se dresser devant la présence étrangère actuelle sur le sol national. Les dernières manifestations étaient franches et claires dans leurs revendications. Il a été demandé aux forces américaines de quitter le pays.
Le nouveau commandement sera celui qui s'engagera à garantir la justice et éradiquer les inégalités et l'injustice qui nous rappelle en quelque sorte celle subie par le peuple palestinien. Les leaders des dernières manifestations ont été perçus comme ceux qui détiennent la vérité et les clés du paradis.
Il y a une nouvelle donne politique qui est en gestation sur la scène de l'Iraq et qui bientôt deviendra un fait politique accompli. Sans doute cette situation ne se limitera pas à l'Iraq uniquement, mais son impact s'étendra comme un effet de dominos au reste du monde arabe. Chaque pays arabe est envahi par un sentiment populaire de colère à cause de l'occupation américaine de l'Iraq qui pourrait s'exprimer à travers cette tendance récemment proclamée en Iraq.
Est-ce bien cela ce qu'imaginaient les architectes de la politique américaine alors qu'ils s'apprêtaient à mener leur guerre contre l'Iraq ?
S'ils aspiraient à travers la guerre à remodeler la région arabe, je crains que ceci n'ait commencé à se concrétiser effectivement. Ils n'ont plus qu'à en subir les conséquences.