Bush veut "préparer l'opinion à une riposte directe" contre l'Iran
Flynt Leverett a successivement travaillé à la CIA, au département d'Etat puis au Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche, où il était chargé des affaires du Moyen-Orient jusqu'à mars 2003, date à laquelle il a démissionné pour désaccord politique. Il a ensuite rejoint la Brookings Institution. Il est aujourd'hui chercheur à la New America Foundation et enseignant à l'Institut de technologie du Massachusetts (MIT).
Vous considérez que l'administration Bush a perdu plusieurs occasions de négocier avec l'Iran, en particulier au printemps 2003. Les choses s'en trouvent-elles plus compliquées aujourd'hui ?
Cette proposition de Téhéran, transmise par les Suisses au printemps 2003, était assez remarquable : les Iraniens se disaient prêts à parler de tous les problèmes bilatéraux avec Washington, y compris de leur programme nucléaire. Nous n'avons même pas pris la peine de répondre.
On m'a expliqué que le vice-président (Dick Cheney) était résolument opposé à un dialogue avec l'Iran. J'ai vu Colin Powell (alors secrétaire d'Etat) un mois après mon départ de l'administration et il m'a dit qu'il n'avait pas réussi à "vendre" cette proposition à la Maison Blanche.
Par la suite, son directeur de cabinet a déclaré que le secrétaire d'Etat et le vice-président avaient fait un deal : si Colin Powell ne poussait pas la proposition iranienne, il aurait plus de marge de manoeuvre sur la Corée du Nord. Rétrospectivement, on constate en effet que le dossier nucléaire nord-coréen a évolué.
Quatre ans plus tard, la fenêtre d'opportunité pour une percée diplomatique avec l'Iran est plus étroite : les capacités de l'Iran en matière de cycle de combustible nucléaire ont progressé et la structure du pouvoir à Téhéran, avec de multiples centres de pouvoir et (le président iranien) Ahmadinejad aux commandes, ne facilite pas les choses.
Aujourd'hui, je ne pense pas qu'il soit possible de parvenir à un accord avec les Iraniens sans accepter une installation pilote d'enrichissement d'uranium, régulièrement inspectée, et sans leur fournir des "garanties de sécurité", c'est-à-dire un engagement des Etats-Unis à ne pas recourir à la force pour modifier leurs frontières ou leur régime.
Quel est le fondement de l'opposition de l'administration Bush à un dialogue avec l'Iran ?
Le président considère que la République islamique est un régime fondamentalement illégitime, et il résiste donc très fortement à l'idée de traiter avec ce régime. Le vice-président a toujours considéré l'Iran comme une menace plus grave que la Corée du Nord : cela concerne le pétrole, Israël, l'équilibre des pouvoirs et le rôle des Etats-Unis dans la région.
Dans le contexte de la guerre contre le terrorisme aussi, l'administration Bush voit le terrorisme comme un phénomène porté par des Etats, plutôt que par des individus. Donc, pour Dick Cheney, l'Iran est une force du mal.
Mais le vice-président est perçu comme moins influent aujourd'hui... La secrétaire d'Etat, Condoleezza Rice, partage-t-elle sa position sur l'Iran ?
Je ne crois pas. Si elle ne parvient pas à obtenir une solution diplomatique à la crise du nucléaire iranien, elle va chercher à gagner du temps, pour éviter que le président n'ait à affronter une décision grave.
Le plus intéressant dans le discours du président Bush sur l'état de l'Union en janvier ne concernait pas l'Irak mais l'Iran : en accusant Téhéran de fournir "un soutien matériel" aux attaques contre les troupes américaines, il cherchait à préparer l'opinion à une riposte directe sans avoir à passer par le Congrès ni l'ONU, en présentant l'Iran comme "le méchant", qui tue nos soldats.
Comment jugez-vous l'attitude de la Russie ?
Il semble que les Russes soient eux aussi en train d'essayer de gagner du temps, en retardant leur livraison de combustible à la centrale de Bouchehr.
La Russie et la Chine constatent qu'elles n'obtiennent pas grand-chose de l'Iran et commencent à perdre patience, mais elles veulent que cette affaire trouve une solution diplomatique et pacifique.
Propos recueillis par Sylvie Kauffmann Article paru dans l'édition du Monde du 30.03.07.