Interview du journal marocain "Al-michaal " (Le flambeau") avec Ahmed Rami et publié dans son numéro du 25 janvier 2007 Ahmed Rami est l´un des acteurs des tentatives de révoltes militaires de Skhirat en 1972 et du 16 aout 1972. Voici sa lecture de ce qui s´est passé quant aux exécutions des mutins après l´échec de leurs tentatives.
Comment jugez vous les exécutions sommaires que que le Maroc a connusous le régime de Hassan II 987 ?
Dans le cadre d'un pouvoir personnel absolu, autocratique, non démocratiquement élu et donc illégitime et en l'absence totale d'un État de droit, sans séparation des pouvoirs et sans indépendance de la justice, le roi était au-dessus de la Constitution et des lois. Il était tout: l'État, la Constitution et la Loi! Dans ces conditions, les exécutions, sous Hasan II , étaient toutes et sans exception, celles d'assassins, de dissidents ou d'opposants politiques.
En général, qu'il s'agisse même d'un régime " démocratique" , - je le précise, je suis opposé, par principe, à cette peine barbare d'élimination physique, qui est d'un autre âge - la peine capitale, en effet, est une sentence, ou mieux un acte de vengeance bafouant les principes les plus élémentaires des droits de l'homme. L'une des premières décisions symboliques qui devaient justement être prises, si la tentative du 16 août 1972 avait réussi, était précisément l'abolition de la peine de mort.
Malheureusement, notre pays, dans un cercle vicieux, est pris entre le blocage d'un régime anachronique et les temps qui changent. Et puisqu'il s'agit de gérer intelligemment une société, il n'est pas question de savoir "qui", mais bien "comment" éliminer. Autrement dit, l'important n'est pas de savoir "qui" gouverne un pays, mais "comment" il est gouverné! Liberté, démocratie et droits de l'homme doivent donc être définis utilement, en tant que méthode, et non pas vainement ou oisivement dans leur contenu abstrait.
Le régime - ayant choisi d'autres méthodes "tazmamartiennes" d'élimination physique plus sophistiquées, la dernière exécution "officielle" publique, sous d'Hassan II, remonte au 1er septembre 1993; elle a touché un produit typique du régime, le tristement célèbre commissaire de police Mohammed Tabit condamné pour "viols en série" dans l'exercice de sa fonction. Telle une farce ou une mauvaise plaisanterie, cette exécution fait penser à l' ''escroc déclarant avoir "mangé le dernier cannibale"! C'est, en vérité, le système - qui viole et qui continue de violer tout un peuple et toute une société - qui devrait être politiquement "exécuté" et "liquidé"! Les tortures et les humiliations systématiques - qu'exerce la police du régime ainsi que ses prisons contre ses opposants et ses misérables victimes sociaux-économiques - ne sont-elles pas de véritables viols en série?
Quelles sont les principaux exécutions dont les militaires marocains ont été victimes sous le régime de Hassan II ?
Sans procès ni jugement, le 13 juillet 1971, en présence du roi Hassan II et du roi Hussein de Jordanie venu spécialement au Maroc assister à l' événement, treize officiers supérieurs marocains, dont quatre généraux, ont été fusillés,au lendemain de la tentative de révolution de Skhirat, dans les dunes d'un champ de tir près de Témara. Attachés à des poteaux, treize officiers furent fusillés de treize balles chacun par treize soldats. Le premier ministre Laraki fut le premier à cracher sur les cadavres des martyrs. Le commandant Salmi, soucieux de se faire valoir auprès du roi, trancha la main d'un des fusillés à l'aide d'un couteau et s'empara des menottes de celui-ci comme d'un trophée. Un bulldozer ensuite broya! les cadavres et les ensevelit dans une fosse commune. Ce massacre criminel a été diffusé en direct par les médias officiels. Et les deux rois d'observer à la jumelle avec soulagement et satisfaction l'agonie des officiers martyrs. Or il faut souligner qu'aucun des officiers assassinés n'a participé ni à la gestation de l'idée ni à la préparation ou à la tentative de révolte militaire de Skhirat. Tout ce qu'ils ont de commun avec elle, c'est de s'être ralliés aux révolutionnaires après que ceux-ci se fussent emparés du palais de Skhirat; ce qu'eût fait à leur place la majorité des Marocains!
Avant ce massacre, la vengeance qui s'était exercée sur les cadets et officiers rebelles d'Ababou (lesquels, eux, ont effectivement attaqué le palais royal de Skhirat) avait été d'une incroyable cruauté. Des dizaines de cadets blessés avaient été jetés vivants dans une fosse commune. Hassan II a fait amener des instruments de torture et pris part personnellement à l'interrogatoire, à la torture des détenus à la caserne Moulay-Ismaïl. Treize des seize généraux que comptait l'armée figuraient au nombre des détenus.
A plusieurs reprises, le roi a frappé au visage le colonel Chelouati, alors que ce dernier était attaché sur la chaise, les yeux bandés. "Quel est le lâche qui frappe un homme ligoté?" a demandé Chelouati? "Ôtez lui le bandeau", ordonna le tyran. Quand il le vit Chelouati lui cracha au visage. "Demain, je cracherai sur son cadavre", promit le roi.
Après le tentative militaire du 16 août 1972, le Colonel Amkran, commandant adjoint de l'armée de l'air marocaine, le commandant Kouira, commandant la base aérienne de Kénitra et neuf de leurs camarades ont été, à leur tour, condamnés à mort, le 7 novembre 1972 et exécutés le jour de la plus grande fête religieuse musulmane de l'Aïd al-adha, le jeudi, 13 janvier 1973. C'est Hassan qui lui-même a choisi les "juges" du "tribunal" qui les ont condamnés, ainsi que la date exacte de leur exécution! Parmi ces juges figurait le colonel Dlimi qui était avec le roi parmi les passagers de l'avion que les accusés avaient attaqué!
À votre connaissance, est-ce que des exécutions et des liquidations hors la loi ont eu lieu à l´époque de Hassan II? Et qui était vraiment derrière ces actes criminels?
Il y a eu, juste après Skhirat, des assassinats inspirés et couverts par les plus hautes autorités. Le but était -comme aujourd'hui en Irak- de diviser pour régner en provoquant des luttes intestines de vengeance, tribales ou régionales, pour provoquer des affrontement de groupes contre groupes. J'en donne un exemple: de mon bureau - à l'État-major de la Brigade blindée au camps Moulay-Ismaël à Rabat, au matin du 11 juillet 1971, j'entends une rafale de mitraillette, non loin de ma fenêtre. Sorti immédiatement de mon bureau, je vois à cinq mètres de moi le cadavre d'un sergent-chef allongé sur le sol. Le sous-officier abattu s'appelle Ziane, originaire du Rif. En interrogeant quelques soldats sur ce qui s'est passé, j'ai appris ! que le sergent chef avait été abattu par un sergent de la tribu du général Gharbaoui, chef des aides de camp de Hassan II, abattu, la veille, à Skhirat par les mutins du colonel Ababou (originaire du Rif)! Sur cet assassinat et d'autres semblables, il n'y a jamais eu d'enquête, de procès ou de sanction!
Un officier " bien informé "m'avait alors conseillé (si je ne voulais pas avoir des ennuis avec les hautes autorités) de ne pas poser trop de questions sur ce sujet "tabou"!
Savez vous quelles étaient les motivations qui ont poussé les officiers rebelles exécutés à retourner leurs armes contre contre HassanII ?
Le martyr Amkran a bien résumé les motifs qui animaient les auteurs de ces révoltes militaires, ainsi que leurs derniers mots prononcés devant les pelotons d'exécution, en déclarant devant le "tribunal" qui l'a jugé: "Je sacrifie ma vie pour la patrie. J'étais résolu à abattre l'avion, même si cela devait me coûter la vie. " J'ai bien connu les martyrs Abadou, Amkran, Kouira et les autres leaders de ces révoltes. Ils n'avaient d'autres buts que de libérer leur pays, leur société, leur peuple et leur nation islamique de la dictature et de la tyrannie intérieure, de la domination étrangère et de tous les facteurs de décadence pour instaurer la dignité du citoyen, la liberté, la démocratie et les droits de l'homme. Des dr! oits qui sont naturels et élémentaires, mais qui nous sont encore tout purement et simplement refusés par des tyrans au service de l'occupant sioniste et du néocolonialisme.
Voici, publié par "Paris- Match" dans son numéro du 29/9/1973, un extrait du premier communiqué que j'avais enregistré en arabe sur une cassette et qui devait être diffusé sur les ondes de la radio, si la tentative avait réussi:
" Au nom de Dieu et du peuple, de la justice et des droits de l'homme, au nom de tous les martyrs, pour le droit à l'autodétermination du peuple et en raison de sa volonté de choisir lui-même la forme de son gouvernement et de décider lui-même de son destin, nous proclamons une république islamique et l'abolition de la monarchie interdite par l'Islam.
Un Conseil de la révolution provisoire gouvernera le pays, en attendant qu'un Conseil de la révolution ait été désigné au moyen d'élections générales directes. L'armée a désarmé le roi pour armer la volonté populaire. Les hommes qui ont déclenché la révolution n'ont pas de baguette magique pou réaliser les aspirations populaires. Nous avons destitué le roi, mais c'est au peuple de mettre fin à la domination et à l'exploitation des milliers de petits rois qui pullulent dans ce pays. Nous avons agi en tant que citoyens et non en tant que militaires. Nous tournerons désormais nos baïonnettes contre les tyrans et non contre le peuple. "