La "privatisation" de la sécurité : danger ou nécessité ?
Ces dernières semaines, dans de nombreux articles consacrés à l'incident qui a impliqué la société Blackwater dans la mort de civils irakiens, on a pu lire le danger que forme la privatisation de la sécurité. Malheureusement, comme trop souvent d'ailleurs, trop de médias se sont penchés sur cette question sous l'angle du sensationnel, sans approfondir le fond de la question, à savoir, en reprenant la formule de Weber, la question "du monopole de la violence légitime". La tendance actuelle est, un peu partout, celle de la privatisation. Pensons à l'éducation, le monde carcéral, l'entretien des routes, les chemins de fer, l'industrie militaire, etc. De fait, la privatisation concerne désormais également les fonctions régaliennes de l'Etat : la défense nationale et la conduite de la guerre. La privatisation de la sécurité, entraîne dès lors incontestablement une nouvelle approche des questions de sécurité et de défense. La nature des conflits, la réduction des forces armées et des budgets, la politique du zéro mort, les Etats faillis, la passivité onusienne, etc. sont autant de raisons qui expliquent l'essor de la privatisation de la sécurité. Les Etats modernes et organisations internationales ne se donnant pas les moyens de leurs ambitions, des sociétés de sécurité privées sont apparues depuis une dizaine d'années afin de remplir le vide. Les Etats, organisations internationales et autres portent dès lors une responsabilité directe dans le développement et l'évolution de ces sociétés.
Succinctement, ces sociétés constituent souvent une filiale d'une grande multinationale et ont plus en commun avec le monde de Wallstreet qu'avec les chiens de guerre des années soixante et soixante-dix (Bob Denard, Mike Hoare, Christian Tavernier, Jean Schramme, etc.). Elles ne sont pas seulement au service des Etats, mais également de l'Onu, des ONG, des chaînes de télévision et des multinationales. Leurs missions vont du conseil à une participation directe aux interventions militaires, en passant par la formation, le soutien logistique, le déminage, la fourniture de matériel, l'évaluation des risques et de l'environnement, le renseignement, la protection du personnel diplomatique et des infrastructures. Contrairement à une idée reçue, 80 à 90 pc du "business" concerne la logistique au sens large et seulement 10 à 15 pc touche des missions sécuritaires ou militaires.
Nous observons toutefois avec l'apparition de ce nouvel acteur une mutation profonde des questions sécuritaires. Il y a actuellement un réajustement des modes de gestion de la sécurité de la part de certains Etats. Et si en théorie l'Etat détient le monopole de la violence légitime, il y a dans la pratique une tendance réelle à s'appuyer sur des compagnies privées. Plus il y aura une politique de la culture du "zéro mort", une volonté d'éviter des dommages collatéraux, un dédain à l'égard de la violence, une méfiance vis-à-vis des opérations de paix, un carence de forces militaires disponibles, plus le recours aux sociétés privées sera élevé et nécessaire. Dans ce domaine comme dans d'autres, l'initiative privée se substituera à l'offre publique si cette dernière ne parvient pas à répondre efficacement à une demande réelle et légitime. La privatisation d'activités militaires est donc appelée à se développer et possède une importante marge de progression. Aussi, si la violence n'a pas échappé totalement aux Etats, pour se privatiser, elle est toutefois en train de se réinventer et de s'ajuster. Cette privatisation des fonctions régaliennes devrait cependant être tout à fait compatible et complémentaire avec les tâches de l'Etat. Comme l'indique Guillaume Devin dans un autre contexte : "Tout est affaire de proportion, de mesure ou de degré pour concilier les exigences de la transparence et les impératifs de l'efficacité" (1). Là où l'Etat délègue au niveau diplomatique une série de ses pouvoirs à certaines organisations (OMC, Sant'Egidio, etc.), le processus est similaire dans les questions sécuritaires par le biais des sociétés privées. Face à la crainte des pertes humaines, un certain pacifisme, etc., il n'est pas à exclure que la privatisation de la sécurité soit par conséquent la seule réponse de l'Etat envers un monde qui se caractérise toujours par l'anarchie hobbesienne, et donc par les conflits. Si certains interprètent cette privatisation comme une perte du monopole de la violence légitime de l'Etat, d'autres insistent plutôt sur la stratégie de la délégation par l'Etat de certains aspects de la sécurité à des acteurs privés tout en maintenant son contrôle. Le secteur privé devient ainsi un partenaire à part entière, voulu et toléré par l'Etat moderne. Il serait donc possible, comme l'observe l'étude "L'externalisation dans la rénovation du service public de défense", d'esquisser un noyau dur à géométrie variable. Il se présenterait sous la forme de cercles concentriques regroupant, d'une part, les activités opérationnelles qui ne seraient en aucun cas externalisables (première couche : le coeur spécifiquement militaire) et, d'autre part, un ensemble de tâches périphériques dont il conviendrait d'examiner la transférabilité au secteur privé, selon les circonstances (2). Cela étant, si une externalisation doit être soutenue dans un ensemble de domaines, elle doit l'être de façon posée, prudente et réfléchie. Il faudra d'autre part encadrer ces sociétés éthiquement, politiquement et juridiquement, plutôt qu'essayer de les interdire, chose qui sera de toute façon impossible. In fine, il ne s'agit nullement d'inciter à la privatisation de la sécurité, mais bien de tenir compte d'un phénomène devenu réel et incontournable qu'il serait souhaitable d'insérer dans les structures de l'Etat pour éviter subséquemment une privatisation aveugle et hors contrôle.
Tanguy Struye de Swielande est enseignant aux FUCAM et à l'Ecole Royale Militaire.
1. Guillaume Devin, "Les diplomaties de la politique étrangère", dans Politique étrangère : Nouveaux regards (sous la direction de Frédéric Charillon, Presses de Sciences Po, Paris, 2002, p. 229. 2. Ludovic Butel/Yves Djimi/Jeanne de Kergos/Joffrey Celestin-Urbain/Jérémie Falzone/Pierre Regnault de la Mothe, "L'externalisation dans la rénovation du service public de défense", Sciences-Po/Projet Collectif, en partenariat avec EADS, 14 juin 2002.