L'autorisation d'une incursion en terre irakienne votée mercredi par le parlement turc n'en finit pas de provoquer des remous diplomatiques. Selon Barah Mikaïl, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), il n'y a pas vraiment de quoi s'agiter.
Le Temps: Doit-on vraiment s'attendre à une intervention turque au Kurdistan irakien?
Barah Mikaïl: Ce vote est la matérialisation par le gouvernement turc d'une possible invasion du nord de l'Irak, mais en réalité, cela fait plusieurs mois que les Turcs - comme les Iraniens d'ailleurs - procèdent à des tirs ciblés sur le territoire kurde. Cela montre simplement que la Turquie ne veut laisser planer aucun doute sur ses intentions, elle veut montrer qu'elle ne laissera cours à aucune velléité indépendantiste dans le nord de l'Irak, puisque cela rejaillirait forcément sur les Kurdes de Turquie. C'est l'évolution des perspectives irakiennes et la crainte de voir modifier les frontières régionales qui ont fait bouger Ankara, bien plus que la situation intérieure. Cela dit, le gouvernement ne pouvait pas ne pas réagir aux dernières attaques du PKK. On ne peut en déduire pour autant que le nord de l'Irak sera envahi. Les canaux diplomatiques sont ouverts.
- Une attaque terrestre et massive n'aura donc pas lieu?
- A priori non. La Turquie n'a pas intérêt à se mettre les autorités kurdes à dos. Son souci est de ne pas permettre une alliance entre ce gouvernement et le PKK. Par ce vote, elle montre seulement que l'autonomie des Kurdes irakiens lui convient tant qu'elle ne va pas plus loin et tant que les dirigeants ne font pas mine de soutenir le PKK.
- Ce vote n'est-il pas également un message aux Etats-Unis, à l'étude d'un texte reconnaissant le génocide arménien et dont les Kurdes sont les principaux alliés en Irak?
- La Turquie a sans doute voulu signifier à Washington que la résolution sur le génocide arménien aura pour conséquence une autonomie décisionnelle de sa part. George Bush l'a certainement compris, puisqu'il a tenté d'empêcher ce vote.
- L'«islamisation» de la Turquie change-t-elle la perception du pays dans la région?
- On assiste à une montée en force de l'islam politique dans toute la zone mais des partis comme les Frères musulmans en Egypte ou le Hamas palestinien ne s'identifient absolument pas à l'AKP turc (ndlr: islam modéré au pouvoir). C'est la dimension économique, bien plus que religieuse, qui a primé lors de l'élection de l'AKP. En outre, la séparation ethnique entre Turcs et Arabes reste importante.
- Assistons-nous à une évolution du rôle régional de la Turquie?
- La Turquie du début du troisième millénaire n'a pas grand-chose à voir avec celle des années1990. A l'époque, les tensions étaient nombreuses avec les pays voisins, notamment avec la Syrie et l'Irak. C'était le prix de son alliance avec Israël. Les affaires régionales n'étaient alors perçues par la Turquie qu'en rapport avec le problème kurde. Aujourd'hui, Ankara cherche à prouver que son adhésion à l'Union européenne permettrait à Bruxelles de peser au Moyen-Orient. Il vise donc à développer des perspectives régionales et s'est rapproché de la Syrie et de l'Iran.
Source : Caroline Stevan pour Le Temps, 20 octobre 2007