Al-Ahram Hebdo : Pourriez-vous nous décrire le travail de la Fondation El Legado Andalusi ?
Jeronimo Paez : Il s’agit d’une fondation du gouvernement de l’Andalousie dont le président d’honneur est le propre roi d’Espagne. Son principal objectif est de promouvoir la culture hispano-musulmane, le patrimoine andalou et en même temps notre histoire commune avec le monde arabe et maghrébin. Nous ne voulons pas seulement faire connaître cette culture, nous voulons que les gens la considèrent comme faisant partie de leur propre héritage. Nous souhaitons montrer aux Espagnols, ainsi qu’aux autres, que cette culture nous appartient aussi, car elle a fortement influencé notre littérature, notre science et même notre paysage. Elle fait donc partie de nos propres racines.
— En quoi votre travail peut-il permettre de promouvoir le dialogue des cultures et l’entente ?
— En parlant du passé commun lorsque nous nous adressons au monde arabe, nous rappelons une époque où nous appartenions, dans une grande mesure, à leur propre histoire. Et dans ce cadre, l’Andalousie et surtout l’Espagne peuvent jouer un rôle de pont entre le monde occidental et le monde arabo-musulman. Mais ceci ne peut avoir lieu que si nous ne rejetons pas notre propre histoire. Pendant longtemps, l’histoire du monde musulman est restée celle de « l’Autre » et personne chez nous ne se sentait vraiment héritier de cette culture. Nous disons aux gens que les apports de Abdel-Rahmane III, d’Ibn Roshd ou d’Ibn Khaldoun font également partie de notre histoire. Et pour cette raison, nous devons les connaître, les diffuser convenablement et faire en sorte que ce passé commun soit un élément d’union avec le monde arabe, car les peuples arabes n’ont pas, eux non plus, une connaissance approfondie de ce que fut l’Andalousie, et n’ont pas conscience de jusqu’à quel point il peut être un pont entre nous.
— Et comment opérez-vous dans la pratique, pour améliorer la communication entre l’Occident et le monde arabo-musulman ?
- Pour trouver une solution à nos problèmes actuels, il faut traiter le problème à la racine. Pour moi, le plus important est d’améliorer nos perceptions mutuelles entre l’Occident et le monde arabo-musulman. Lorsque nous parlons par exemple des immigrés maghrébins qui vivent aujourd’hui en Espagne, nous constatons que le regard que l’on porte sur eux est souvent négatif. Or, si l’on considère l’Autre comme faisant partie de ma propre histoire, on peut l’accueillir plus facilement et le considérer comme faisant partie de ma propre famille. Il ne faut pas d’ailleurs, non plus, idéaliser l’Andalousie comme un paradis absolu, comme si les conflits n’existaient pas à cette époque. Nous sommes héritiers d’une histoire très intéressante, positive par de nombreux aspects, conflictuelle par d’autres. Mais nous croyons qu’en définitive nous sommes le résultat d’un métissage.
Le fait de considérer que nous avons formé un espace politique uni avec le Maghreb, durant des siècles, devrait nous aider dans la pratique à améliorer nos rapports avec cette région, à traiter les crises récentes avec le Maroc ou l’Algérie. C’est la raison pour laquelle la fondation Legado Andalusi joue également un rôle politique. Il s’agit d’une institution principalement dédiée à la promotion de l’art et la culture, fruit de l’héritage andalou en Espagne, mais qui s’insère aussi dans une relation particulière avec le monde arabe. C’est à mon avis l’aspect le plus important de notre travail.
— Vous préparez en ce moment une grande exposition sur Ibn Khaldoun, qui aura lieu au Caire en 2008. Comment pensez-vous que l’héritage de ce penseur peut contribuer au rapprochement entre les deux mondes ?
— L’Espagne s’investit aujourd’hui dans la promotion de l’héritage d’Ibn Khaldoun ; car s’il est vrai que ce grand penseur musulman, considéré comme l’un des pères de l’Histoire, est né à Tunis, c’est aussi un homme de l’Andalousie, qui appartient à notre patrimoine culturel. Ceci non seulement à cause de sa pensée, mais parce que sa famille, qui était originaire de Hadramaout au Yémen, a vécu pendant plusieurs siècles à Séville. Lors de notre exposition, nous voulons mettre en valeur non seulement Ibn Khaldoun, mais aussi son époque. Nous parlons dans le catalogue de toutes les relations dans la Méditerranée au cours du XIVe siècle. On y parle du périple de la vie d’Ibn Khaldoun, de son œuvre, de sa pensée, des relations de l’Espagne avec le Maroc, de celles de l’Algérie et du Maroc, de l’Espagne avec l’Egypte. De cette manière, nous mettons en valeur une époque où existait déjà une sorte de globalisation.
— Mais pourquoi les penseurs arabes, dont Ibn Khaldoun, n’ont-ils pas gagné l’espace qu’ils méritaient en Occident ?
— Pour répondre à cette question, j’en pose une autre : pourquoi les commerçants arabes n’ont-ils pas gagné un espace important en Occident ? Parce que les Arabes n’ont pas essayé de le faire. Le monde musulman s’est enfermé sur lui-même. A partir des treizième et quatorzième siècles, le monde occidental s’est ouvert, les commerçants de Gènes et d’ailleurs se rendaient dans le monde musulman et ouvraient des boutiques au Caire et à Alexandrie par exemple. Mais les commerçants musulmans ne se sont jamais rendus dans le monde chrétien. L’on peut observer le même phénomène en ce qui concerne la culture musulmane. Elle s’est renfermée sur elle-même. Car, comme le dit Ibn Khaldoun lui-même, le monde musulman se sentait en quelque sorte à l’apogée de son pouvoir. C’est malheureusement l’erreur fatale commise par tous les empires.
Propos recueillis par Randa Achmawi Al-Ahram Hebdo Semaine du 26 Septembre au 2 octobre 2007, numéro 681